Overblog Tous les blogs Top blogs Photographie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"

Publicité

Lire dans le métro

Le métro scande la vie du Parisien, on y trouve d'ailleurs de plus en plus d'horloges – comme dans le reste de nos journées. Elles nous font hâter le pas, aux portillons, dans les corridors… Attraper sa correspondance en voltige, quelle victoire !

Il existe des antidotes. À un carrefour de la station Châtelet, un orchestre à cordes fait toujours naître un groupe d'auditeurs oublieux de leur hâte, pour un moment rassemblés par autre chose que le hasard ou la nécessité. Le meilleur havre pour un répit reste cependant la rame de métro elle-même : une fois dedans, le voyageur ne peut que s'en remettre au conducteur.

Chacun y tue le temps à son goût. Pour peu que j'aie trouvé un siège ou simplement de quoi me caler, et que je sois seul, je sors un livre si je ne regarde pas autour de moi.

Je ne crois pas assez aux événements pour écrire des récits.

Ce jour-là, confortablement adossé à une barre d'appui…

Chacun de nous est caché dans son personnage. À son idée de la vie il ne manque que la vision exacte de ce qu'il est lui-même.

Nation. L'homme sur le strapontin avait fini sa jeunesse. Ses cheveux gris, entamés par l'âge, étaient encore soyeux. Le visage doux, un peu las, marqué, ne s'accordait pas avec un maintien resté juvénile. Il ne lisait pas.

Un jour, j'ai eu honte de moi, je ne me reconnaissais pas dans les yeux de mes amis. J'éprouvais la rage d'un homme abandonné à qui ne fait défaut que l'action efficace d'un secours, mais j'étais aussi cet individu incapable de venir en aide à une conscience en péril.

Il ne lisait pas car il n'était pas seul.

On se trompe sur un homme tant qu'on ne retranche pas de sa personne ce qui fut son espoir.

Reuilly-Diderot. Il bavardait avec la jeune femme assise à côté de lui. Nettement plus jeune, pas assez cependant pour être sa fille, me semblait-il. Une jeune femme, non une jeune fille. Dix ou quinze ans d'écart, une demi-génération, fossé ambigu : sommes-nous encore sur le même bord ?

Trois songes sont venus à moi ressusciter la douleur unique de mêler mes mains à celles d'une amie sans visage : sur les touches d'un piano, sur un clavier typographique, sur les guides d'un cheval qui nous portait ensemble.

Bastille. Elle n'était pas d'une beauté étouffante, elle n'avait pour elle que de rayonner d'intelligence et de délicatesse – le genre de femme sur qui l'on ne se retourne pas jusqu'à ce que soudain elle éclipse les autres.

Les jeunes filles rient, et cachent leurs lèvres dans des bouquets rouges, bleus, lilas, on ne voit que leurs yeux mais les fleurs paraissent plus rouges que le rouge, plus jaunes que le jaune…

Saint-Paul. Curieux couple, mais joli couple, attachant, assorti dans son disparate.

Il est des paroles pour assurer la légèreté de tous les autres, non plus, comme autrefois : Ecoute, mais
comme demain :
 Tu m'entends ? Tu me crois ? 

Couple ? Difficile à décider : ils causaient en souriant, aisés, confiants, restaient cependant à l'imperceptible distance du refus.

Hôtel de Ville. Parfois il baissait les yeux sur ses mains à elle, belles mains – un songe triste traversait son visage. Par le regard franc, par le sourire juste trop fréquent, elle s'efforçait de dire  Non  sans le blesser.

Elle a souffert, se croit vieille parce qu'elle a oublié ce qui fut sa souffrance, elle se tait de peur que sa voix ne pleure. C'est la Blanche-par-amour. Elle sait des chansons ; et le nom qu'elle donnerait à l'homme assez enfant pour devenir tout le bonheur d'une femme très triste.

Châtelet. Il avait assez vécu pour savoir ne pas insister autrement que malgré lui – et regardait ses mains, à la dérobée.

Ne jamais former en amour que des souhaits dont on rougisse.

Louvre.  Ah, je descends là. À bientôt ?  Pas de bise, derniers mots, derniers sourires, il va pour se lever – brusquement porte à ses lèvres les doigts de sa compagne, sans se retourner saute léger sur le quai, dans le mouvement de la rame qui va sur son erre. Un jeune homme à cheveux gris, dont j'entrevois le visage soudain vide et vieux à travers la vitre, avant qu'il ne s'échappe vers le bout du quai. Il ne la reverra pas.

Les larmes sont un autre être au coeur d'enfant qui n'a pu prendre notre place.

Palais-Royal. Elle hoche la tête, pensive, dans le doute, la solitude.

Une femme parle :

"Il dit des choses singulières, et sans trop les comprendre, je les retiens à cause du feu qu'elles ont mis dans ses yeux. Il dit que la vie est le salut d'un esprit. Sa parole est la chair d'un autre regard qui ne vient pas de ses yeux.

"Il me donne un nom qui remplit sa voix de tristesse, mais on dirait qu'il n'a pas de meilleure façon d'être heureux. Hier, il me disait avec douceur :  Tu es celle que tu caches . Je ne le comprends un peu qu'au moment où je ne le vois plus."

Tuileries. Il la reverra peut-être.

Puisse-t-elle te guérir du vilain mal de n'aimer qu'à moitié ce que tu aimes.

Concorde. Elle sort.

Lire dans le métro.

Lire le métro.


Extraits de  Le Meneur de lune , de Joë Bousquet.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
H
Bonjour,<br /> je viens de découvrir grace à S... vraiment juste le parfum de vos pages m'invitent à lire, à lire, et meme à emprunter des livres. merci à vous, bon week end bienvenu sur mon chemin-over. ;-))
Répondre
M
<br /> <br /> Bonjour en retour :-) Les rayons vous sont ouverts, excusez le désordre...<br /> <br /> <br /> <br />
A
j'adore lire dans les transports en commun,<br /> c'est une raison de plus (comme si j'en avais besoin) pour ne pas faire de vélo à paris :-)<br /> <br /> et j'adore aussi que tu sois dans les coups de coeur d'O-B, comme quoi cette plate-forme n'a pas que des défauts ;-)
Répondre
M
<br /> Weuhh ! Un commentaire d'arbobo himself ! Les coups de coeur ont attiré du monde (p-ê aussi intrigué par un blog qui prend un petit bateau pour emblème ...), il en restera peut-être quelque chose ?<br /> On verra bien.<br /> <br /> <br />
C
J'ai découvert et beaucoup aimé... <br /> C'est la vie telle que l'on devrait la vivre...<br /> quand on est seul !
Répondre
M
<br /> Pardon pour cette réponse tardive.<br /> Le métro, la lecture et l'observation ne sont tout de même pas réservés aux solitaires ? Si ? Non ? ;-)<br /> <br /> <br />
E
Sympa ton blog, en plus j'adore les livres et j'ai preque la même bibliothèque comme sur ton fond...Bravo et à bientôt.
Répondre
M
Tout pareil (nom d'un chien, je tiens une de ces flemmes, aujourd'hui...)
P
Juste pour exprimer mon admiration devant cette prose légère et pleine de vie. Bravo.
Répondre
M
Merci, mademoiselle :-) Faut revenir !
A
Eh ben moi j'ai pris Meteor le lendemain de sa mise en service, na! Et si vous voulez du bruit et des soubresauts, je vous le recommande chaudement. Surtout ne pas oublier d'arrimer la moumoute (et les boules Quiès)! Plus besoin de dire des carabistouilles pour monter en cabine avec lela contucteurtrice, y en a pô! Et on peut remonter (comme sur la ligne 1) toute la rame, car les voitures sont jointoyées, si j'ose dire. Drôlement beau et drôlement bath. D'mon temps, pff. :-))<br /> <br /> Il FAUT que je fasse un reportage sur le métro toulousain, il est trop mimi.
Répondre
M
Tu as raison, Meteor c'est vraiment spécial.Comme toutes les voitures communiquent, on se sent non plus dans une boîte à roulettes mais dans le ventre de la bête, comme Jonas dans sa baleine ou Gepetto dans la sienne. Et comme il n'y a pas de conducteur à l'avant,  la moyenne d'âge baisse sensiblement sur les premières banquettes... :-)
R
Il me semble que des rames "à l'ancienne" circulaient encore dans les années 80 ? Après la fermeture pneumatique des portes, qui n'étaient condamnées que par l'encliquètement d'un loquet de métal argenté, la pression se relâchait et l'on pouvait, si l'on remontait la poignée, rouvrir les portes. Alors que le métro était en marche ! <br /> Lire dans le métro pour tuer le temps: c'est bon pour les parisiens ! Les provinciaux comme moi ont tellement à faire, à "bader" ces étranges individus aux mines renfrognées (pas toutes...sourire...)<br /> PS: je ne retrouve pas mes notes sur la gare de Lyon. Mais je suis sûr que la plupart des oeuvres sont signées. Par exemple la colonne place Saint-Marc est probablement de Jean-Baptiste Olive, idem pour San Giorgio, à moins que ce dernier ne soit de Louis-Lina Bill. Pour le "panoramique" je me renseigne...R.
Répondre
M
Oui, elles circulaient encore. La dernière a été retirée du service je ne sais plus quand, au début des années 80. De même, avant l'interconnexion du RER au Châtelet (1980), circulaient d'autres vieux trains sur la ligne B qu'on appelait encore "Ligne de Sceaux", avec terminus au Luxembourg - et là aussi, on pouvait ouvrir pendant la marche !Les badauds badent, c'est logique - et moi aussi, provincial transplanté (et conquis) que je suis !Merci pour la Gare de Lyon. Je mettrai l'article à jour un de ces quatre avec tes renseignements.
D
Ardalia -> (S'cuse, Brendu, je cause avec Ardalia, ça te gêne pas ?)<br /> Je n'ai jamais pris le métro à Toulouse, je ne sais même pas à quoi il ressemble. Par contre, il y a trèèèèès trèèèès longtemps, j'ai pris le métro, le vrai, le metropolitain, plein de fois, avec ma Mémé quand j'étais petite. Même qu'au début c'était un métro avec des sièges en bois, des lattes de bois très dures sur lesquelles je glissais. Les portes s'ouvraient avec un tout petit loquet en métal, il y avait toujours quelqu'un qui ouvrait avant que le métro soit complètement arrêté et ça faisait du vent. Et quand les portes se refermaient, ça faisait un bruit terrible, si jamais tu passais la tête t'étais guillotinée, c'est sûr, avec le bruit que ça faisait. Quand le métro était à l'arrêt, il tremblait terriblement. Et puis plus tard il y a eu des métros avec des petites roues en caoutchouc, qui faisaient beaucoup moins de bruit, sur les sièges desquels j'arrivais à tenir. Finis, les soubresauts du moteur au ralenti, c'était beaucoup moins drôle.<br /> <br /> La dernière fois que j'ai voulu prendre le métro, il y a eu une alerte à la bombe... J'ai pris le bus, je me suis trompée de bus, j'ai fait une jolie balade dans Paris et je suis tristement retournée dans ma montagne maudite avec le train de nuit...<br /> <br /> DB_Brendu_tu_peux_récupérer_ton_blog,<br /> _j'ai_fini_de_discuter_avec_Ardalia ;-)
Répondre
M
Authentique rame Sprague-Thomson,  dont la RATP conserve précieusement un exemplaire pour les faiseurs de films. J'ai connu aussi, sur la ligne 10 où elles finissaient leur carrière.Se faire guillotiner en sortant ? Pas depuis que le dernier affûteur de portes a pris sa retraite - encore un petit métier qui disparaît. (smiley cruel)Merci pour la restitution de blog :-)
A
incorrigible egocentrique :<br /> <br /> "Elle a souffert, se croit vieille parce qu'elle a oublié ce qui fut sa souffrance, elle se tait de peur que sa voix ne pleure. C'est la Blanche-par-amour. Elle sait des chansons ; et le nom qu'elle donnerait à l'homme assez enfant pour devenir tout le bonheur d'une femme très triste."<br /> <br /> J'ai cru que tu parlais de moi. Bon, ce n'est pas ton talent d'écrivain... c'est juste celui de ta générosité de lecteur. "Juste"? Que les mots sont donc décevants, parfois! ;-)<br /> Magnifique texte, merci pour la découverte.<br /> <br /> (Domi, le métro toulousain n'est pas un vrai métro : c'est un gros jouet!)
Répondre
M
"Incorrigible égocentrique" : toi ? ? alloooons.....Quant au talent d'écrivain : ben, on joue pas dans la même catégorie, lui et moi, et j'en suis bien conscient.. Mais une telle beauté ne peut que faire du bien, j'étais heureux de m'en servir/de la servir.J'ai dégotté "le Meneur de lune" (Albin Michel) chez un soldeur, ce qui n'est pas de bon augure, mais tu dois trouver assez facilement "Le médisant par bonté", chez Gallimard/L'Imaginaire
D
Quand, dans une vie antérieure, je prenais le métro (ou le train, ou le RER, ou le bus, ou le tram...), je regardais les gens. Cela me captivait. Il y avait d'ailleurs toujours des gens qui lisaient, des livres de poche tout cornés qui avaient été beaucoup lus. Ou alors, si je pouvais m'asseoir, je collais le front sur la vitre et je regardais filer le décor. C'était tout froid et ça vibrait, je voyais l'image toute troublée et c'était bien. Le décor qui défile, Dubo-Dubon-Dubonnet (ouais, ça date), les gros câbles noirs qui font des vagues...<br /> <br /> Je n'ai jamais lu (dans les transports en commun), il me faut un minimum de solitude pour ça. Et puis le spectacle des gens, des tunnels, des stations, des rues que l'on survole, tout ça, c'est bien trop captivant.<br /> <br /> DB_c'était_la_séquence_souvenirs
Répondre
M
Moi, je choisis selon l'humeur et la densité de population...Les vagues de câbles noirs, bien rangés, sont toujours là, et il subsiste encore quelques Dubo-Dubon-Dubonnet, mais je ne sais plus où........................------Julie, Jean-Jacques : je vous ai répondu mais, pour une raison obscure, ces réponses n'apparaissent pas. Demain, peut-être ?