Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Autant vous prévenir d'entrée : cet article tient plus de la vaticination de gamin curieux que de la monographie érudite.
Le vocabulaire informatique, c'est rigolo – surtout si, avec candeur et quelques bons dictionnaires, on le prend au pied de la lettre.
On en avait déjà parlé dans l'article précédent. Ce lexique est emprunté à l'anglais des USA : au mieux il est traduit, au moins mal transporté en l'état, au pire francisé à la va-comme-je-te-pousse. Il est exceptionnel qu'un ingénieur lettré (il en existe) prenne la peine de choisir ou forger un terme dans l'esprit de la langue
puis parvienne à le faire entrer dans l'usage : le combat pour le sabord d'imprimante
me semble perdu d'avance !
Je me suis quelquefois demandé pourquoi on parlait d'une page
HTML, pourquoi on avait donné un nom particulier à ce type précis de fichier de données textuelles, alors qu'il en existe tant d'autres variétés que personne n'appelle des pages
. Le terme est d'ailleurs si ancré dans les habitudes que tout le monde parle aussi de mise en page
plutôt que de disposition
, arrangement
voire formattage
qui vous aurait pourtant l'air coquet d'un jargon technique de bonne venue.
Juste pour renforcer la perplexité : le langage HTML dérive d'un autre langage, plus ancien, nommé SGML. Cette famille de langages de balisage ( markup language
, d'où le ML
) s'est enrichie voilà quelques années du langage XML, or je ne sache pas qu'on parle ou ait jamais parlé de page SGML
ou de page XML
. Alors ?
D'autre part le terme page
est déjà employé depuis lontemps en informatique. Une page de mémoire
, par exemple, est un bloc de taille fixe qui sert d' unité de compte
pour les transferts d'un type de mémoire à un autre, pour la réservation d'un espace supplémentaire ou pour la libération d'un espace inutilisé. La mémoire se gère par pages entières plutôt qu'octet par octet (donner les raisons de ce choix nous emmènerait trop loin). Alors alors ? (quel suspense, non mais quel suspense…).
Retour au sens premier, il faut toujours commencer la recherche par là : une page est un côté d'une feuille (de papier, mettons) sur laquelle on inscrit ou veut inscrire des traits. Définition imparfaite mais sans surprise. Rien qu'avec ça on peut déjà s'amuser : lorqu'on tourne la page
, on tourne en fait la feuille, les deux pages à la fois – et ne me parlez pas de coupage de cheveux en quatre dans la longueur alors que vous coupez les feuilles dans l'épaisseur ! On peut aussi remarquer que l'allemand emploie le même terme Seite
pour désigner une page
, un côté
ou une face
(de disque, par exemple). Ce qui confime que les Romains n'ont jamais vraiment conquis la Germanie. Bien.
Ces feuilles ou feuillets sont assemblés en leur coin ou leur côté par reliure, agrafage, collage, trouillotage… pour former des livres, livrets, opuscules, brochures, plaquettes, journaux, revues et j'en oublie. Le point commun à toutes ces bestioles est que les pages d'un même lot ont des dimensions identiques. Et s'il faut déborder, la feuille trop grande est tout simplement repliée pour rentrer dans le format. Au final, la chose est un parallélépipède, même très mince.
Pompeuses banalités certes, qui servent tout de même à quelque chose : le bloc de mémoire de taille fixe est parfaitement fondé à s'appeler une page
. La taille en est constante, comme celle de nos pages de papier. On entame une nouvelle page de mémoire comme on entame une page blanche. Quand la page est pleine, on ne l'agrandit pas mais on en commence une autre – complète, même si on sait qu'on n'en utilisera qu'une petite fraction. Un groupe de données logiquement reliées peut être à cheval sur une frontière de page, tout comme un paragraphe peut s'interrompre en bas d'une page et continuer sur la suivante. Bref, et bien qu'il ne s'agisse ni de texte ni de papier, ça colle parfaitement.
Et la page
HTML ? Attendez encore un peu. On fait des livres depuis très longtemps, depuis que les Égyptiens ont mis au point le papyrus. Révolution : c'est tout de même plus transportable et moins coûteux qu'un obélisque.Une feuille de papyrus frais, ça a naturellement tendance à s'enrouler. La norme A4 étant encore à venir, on a fait des feuilles aussi longues que le texte à transcrire. On y écrivait dans le sens de la largeur, et la feuille s'enroulait d'elle-même. Lorsqu'on en est venu à faire des feuilles de dix ou vingt mètres, on a glissé un rond de bois dans chaque extrémité pour faciliter le maniement. Pas simple d'écrire en largeur quand on a la fin du rouleau posée sur le ventre, on a donc fait un quart de tour pour écrire dans la longueur. Comme il n'était guère commode d'écrire ou de lire des lignes de vingt mètres, le texte s'est disposé en pavés rectangulaires de taille régulière, un peu comme si on raboutait par leurs bords verticaux toutes les doubles pages d'un quotidien.
Voilà le livre antique tel qu'il a servi pendant plusieurs millénaires, tel qu'il ne subsiste plus guère aujourd'hui que dans les synagogues : les rouleaux de la Torah.
Vers le Ve siècle de notre ère, un petit futé anonyme a l'idée de bazarder les rouleaux et d'écrire sur plusieurs feuilles, pliées en deux (in folio) ou en quatre (in quarto) ou en huit (qui a dit in octavo ? Il a raison, je savais que vous êtes très fort), et de coudre le tout dans la dernière pliure. Dans la foulée, il a sans doute inventé le coupe-papier pour trancher les pliures précédentes… C'était le premier cahier manuscrit, il porte un joli nom, c'est un codex.
Et ça, c'est une deuxième révolution : c'est souple et léger, pas encombrant, ça peut se lire sans être posé sur une table ou un lutrin. Si on peut le poser, ça se consulte d'une seule main et l'autre reste donc libre pour écrire à côté ou pour annoter le livre. Dernier bouleversement majeur : ça se feuillette librement, on peut aller directement au milieu du texte sans d'abord dérouler plusieurs mètres de papier. Imaginez seulement que votre dictionnaire préféré soit imprimé sur un rouleau… vous mesurez le changement ? Et quelle est l'utilité pratique d'une table des matières ou d'un index dans un rouleau ? Un informaticien vous dirait qu'on passait de l'accès séquentiel à l'accès direct, et ça c'est vachement bien. Le système était si parfait qu'on l'utilise toujours : Du fond de ce roman de gare, quinze siècles vous contemplent.
C'est intéressant, mais la page HTML, alors ? Je crois qu'il est temps de s'intéresser au début du sigle. HT
c'est hypertext(e)
. L'idée d'un système de microfiches avec des liens dans tous les sens remonte à 1945 (Vannevar Bush, ingénieur qui a joué un grand rôle dans la recherche américaine pendant la seconde guerre et ensuite) . Le terme hypertext
a été formé par Ted Nelson (philosophe affligé de graves troubles de l'attention – si !) pour désigner un ensemble de documents interconnectés, consultables selon une infinité de chemins et pas seulement dans l'ordre des pages – autre façon de se passer de l'accès séquentiel.
Dans ce flux d'idées (et je vous suggère d'explorer les quelques liens que j'indique pour finir), on sent bien que la référence, le grand ancêtre à surpasser, c'est le livre, l'objet-livre et ses modalités de consultation. Il n'est pas indifférent qu'on parle d'hypertexte et non d'hyperfichier. Dans ces conditions, l'emploi du terme page
semble inévitable – encore heureux qu'on ait échappé à l' hyperpage
.
Une explication par la généalogie, donc. Parce que, concrètement, ça ne ressemble pas tellement à une page. Je ne veux pas parler du support matériel ni de la bonne odeur de l'encre fraîche, mais de l'usage : si l'on peut poser un signet
(bookmark) sur une page, pas moyen de poser un repère dans la page ou ses marges – et ne parlons pas d'annotations. Encore plus élémentaire : les dimensions sont éminemment variables, y compris sur un même site (y a qu'à voir ici, tiens…).
Ce qui nous amène à la remarque la plus simple et la plus savoureuse : si le texte est très long (ne me regardez pas comme ça, vous m'embarrassez), au lieu d'ouvrir une nouvelle page le navigateur rallonge la page en cours. Et comment fait-on pour lire la fin ? Ben
, dit le geek qui a patiemment tout supporté sans moufter, t'as qu'à cliquer sur la scrollbar et c'est réglé. Non ? Ou bien tu préfères que je t'explique comment on utilise la roulette de la souris ?
.
Une scrollbar ? Quelle merveille, un terme à traduire – vite, un dictionnaire. Bar
= barre
, je vois bien : une barre à scroller
. Et scroll
? Oh c'est très simple : scroll
= rouleau de papier
.
Ami geek, ta page c'est un rouleau : quinze siècles de marche arrière !
Je vous l'avais bien dit : le vocabulaire informatique, c'est rigolo.
Quelques lectures, et n'hésitez pas à explorer les liens que vous y trouverez :