Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Quarante ponts ou presque traversent la Seine à Paris. Comme son nom l'indique, le Pont-Neuf est le plus ancien – plaisanterie rituelle des promenades en bateau-mouche.
Je l'aime bien, tout le monde aime le Pont-Neuf (tenez, il est là), mais j'ai un faible pour le Petit Pont. Il n'est pas spécialement beau ni laid, mais j'aime son nom simple, franc, évident : il traverse la Seine entre la Cité et la rue Saint-Jacques, à l'endroit le plus étroit du fleuve. La rue Saint-Jacques, prolongée sur la rive droite par la rue Saint-Martin, était le cardo gallo-romain de Lutèce ; le tout modeste Petit Pont est de très loin la plus ancienne traversée de la Seine, même si l'édifice actuel ne date que de 1853.
Placé entre Notre-Dame et le Quartier Latin, le pont est très passant, bruyant. Du côté de la Cité, il descend sur un bout de quai que j'avais connu anonyme, que j'ai découvert rebaptisé "Promenade Maurice Carême". Qui est-ce donc ?
Antonin Carême, empereur des pâtissiers, pâtissier des empereurs ("la pâtisserie, branche principale de l'architecture", c'est de lui) je connais : il avait une belle rue aux Halles, entre les pavillons de Baltard. Dans le charivari qu'a subi le quartier, il loge désormais dans un tout petit passage de rien du tout. Grandeur et décadence… Mais Maurice ? Estimable poète wallon, mort en 1978 – même pas à Paname ! Mais pourquoi pas, après tout ? Curieuse manie, tout de même, que de transformer les plus ou moins grands hommes en plaques de rues pour les fixer dans les moindres recoins d'une ville. Sans doute plus économique que d'en faire des statues. Enfin … tant que le Petit Pont reste, ingénument, "petit" tout n'est pas perdu – pensées vagabondes, tout en descendant lentement les marches de la désormais "promenade", histoire d'aller chercher un peu de calme et de rêve devant la Seine.
Passer en contrebas de la chaussée change le paysage sonore : moins de bruits de moteurs, un peu plus de voix humaines. Et des trilles de flûte, pétillants, insouciants, inattendus. Où est l'artiste ? Tendre l'oreille, regarder partout, penser aux pièges de l'écho – le voilà, sous le pont lui aussi mais assis sur le parapet d'en face. La voûte conduit les notes jusqu'ici.
D'où je suis, je distingue une silhouette mince, vêtue d'un noir et blanc sans façons, je crois discerner un crâne rasé. Les gestes sont souples, gais : un jeune gars qui s'offre le plaisir de travailler son instrument au bord de l'eau ? Puis j'aperçois les passants se pencher pour laisser une pièce : un jeune gars qui se fait un peu d'argent de poche tout en s'exerçant en plein air. Le moment est léger, bienvenu : avant de repartir je fais à l'inconnu un salut du bras, sympathie anonyme, cordialité citadine.
Il y avait matière à un petit billet sans prétention, ne restait qu'à retoucher un peu la photo.
En y regardant de près, le crâne n'est pas rasé, mais presque chauve. Les cheveux sont blancs.
Ce n'est pas un jeune homme.
Et il ne semble pas très gai.