Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Pas de raison d'être plus empoté à bientôt douze ans qu'à douze mois.
Une séance après l'autre, l'équilibre revenait un peu, les clous s'émoussaient et le pied droit a fini par rejoindre l'autre par terre.
Premiers pas prudents, pleins d'appréhension ; appuyé sur le déambulateur, je me portais à la force des bras pour me faire aussi léger que possible. Cependant c'était de la rééducation, pas du body building et le but n'était pas d'acquérir de gros bras : j'étais fermement invité à me servir de mes jambes. Pas seulement les bouger au petit bonheur, faire de longs pas, lents et complets, renvoyer le sol loin derrière, à la force des orteils. Recommencer. Encore. Regarder devant soi. Échanger un sourire contraint avec le copain qui en bave tout autant, sans rien dire – la conversation reviendra plus tard. À la fin de ces séances sur un pied, puis sur deux, je retrouvais la chaise roulante, son confort et sa mobilité avec un réel bonheur. S'asseoir n'était pas douloureux – la fesse est moins douillette que le pied, qui l'eût cru ?
Une séance après l'autre, l'assurance revenait aussi. Je commençais tout juste à maîtriser le déambulateur qu'il fallut en sortir pour passer aux béquilles. De robustes cannes anglaises, sans fioritures. Ce sont des objets plus techniques qu'on ne l'imagine, leur longueur se règle avec le même soin que la hauteur d'une selle de vélo, en veillant, dans le doute, à choisir plutôt un peu trop long. Le plus court est plus confortable, et Dieu sait si on cherche le confort dans ces cas-là ! mais incite à se voûter. Si le réglage est vraiment mauvais, on pense plus facilement à raccourcir une canne trop longue que l'inverse. Ça se règle avec précision et ça ne s'utilise pas n'importe comment : le bras et la béquille accompagnent la jambe du côté opposé, pas celle du même côté. La béquille ne sert pas à doubler la jambe mais à garder un équilibre à peu près naturel. De manière inattendue, cette discipline m'a bien servi pour apprendre le ski de fond : le planter de bâton demande les mêmes gestes – j'avais déjà la technique et j'ai alors pu frimer comme une bête, comme le sportif accompli que je ne suis vraiment pas – la vie a de ces ironies… Les kinés nous enseignaient tous ces petits trucs de métier, et marcher était bien un métier, à temps plein.
Le passage aux béquilles s'est fait, somme toute, assez vite : deux semaines après avoir été autorisé à m'asseoir, la chaise roulante repartait au garage et je redevenais bipède – quadrupède en comptant les cannes. Tous les trajets quotidiens, aller en cours, la toilette du soir… prenaient un autre aspect. Je pouvais vaguer d'une salle à l'autre, déambuler sur le balcon, changer de voisin et d'interlocuteur à ma guise, rendre à mon tour les petits services dont j'avais si longtemps bénéficié. Je venais de passer un an au lit.
Je pouvais aussi participer aux promenades du matin, dans le parc. Nous sortions en groupe qu'accompagnait une aide-soignante pas fâchée de prendre l'air, loin de sa cheffe et des collègues. Elles étaient plus détendues, leur gentillesse ressortait davantage – j'ai révisé certains jugements. Les horizons s'élargissaient. Au début, bien sûr, il n'était pas question de sortir des allées goudronnées. Bien trop tôt pour aller se tordre les pieds sur le sable de la plage, au moins pouvais-je m'approcher de la mer, retrouver la compagnie des vagues, pas loin.
Le groupe de promeneurs, chemisette, short et sandales, a fini par quitter le goudron, marcher – avec quelles précautions ! – sur les aiguilles de pin. Quand venait son tour, Monsieur Belmondo – pas l'acteur, l'homme à la moustache et au carrelage – nous emmenait chercher l'aventure loin au bout du parc. Les pauses étaient l'occasion de décortiquer, avec une pierre bien choisie, les pommes de pin tombées à terre et de se goinfrer de pignons frais – des nises, nous a-t-il appris un jour. Le mot n'est pas dans le dictionnaire, terme local sans doute. Mais je sais encore repérer les bonnes pommes de pin – les grosses, bien ligneuses, avec les écailles béantes. En caillassant les écailles dans le bon sens, elles libèrent chacune deux graines dures. Ne reste plus qu'à casser ces graines, une à une et sans les écraser, entre deux autres cailloux : sous les pins, les allées du parc étaient jonchées de cônes désarticulés, comme rongés par des écureuils. J'avais déjà remarqué ces cônes, sans comprendre, lors des sorties alitées, désormais je savais et je savais faire.
Une poignée de pignons ainsi récoltés tout frais, embaumant la résine, demande pas mal de ce travail d'homme des cavernes. C'était une friandise précieuse, inconnue des nordistes, des "esstrangers" dans mon genre. Quelques années plus tard, la retrouver pour trois sous au supermarché, défraîchie dans un sachet de plastique, fut une grosse déception.
La démarche compassée gagnait lentement en aisance et en légèreté, un jour je n'ai plus eu qu'une seule béquille, un autre jour j'ai abandonné la dernière. On était peut-être en juin ? Je ne sais plus.
Marcher sans béquilles ne signifie pas encore rentrer chez soi, on ne redevient pas du jour au lendemain un gamin comme les autres. Petit à petit sont revenues les baignades dans une crique, avec sandales à cause des oursins. Finalement aussi est revenue la promenade sur la plage, en évitant les coins de sable trop sec, trop mou. L'équilibre était encore précaire. Un jour où j'étais dans l'eau à mi-mollet, une vague m'a fait choir à quatre pattes. La suivante m'a trouvé éberlué, incapable de me redresser tout de suite, et m'a intégralement trempé… franche rigolade. Ma montre, cadeau inévitable de première communion, bien qu'étanche n'a pas trop apprécié. C'était une bonne montre, qui méritait d'être réparée. Je l'ai encore au poignet – bientôt quarante ans.
Pour autant, depuis que j'avais laissé les béquilles, je n'avais pas peur de tomber : ça arrive, n'est-ce pas ? Ne peuvent tomber que ceux qui sont debout, il ne fallait que s'abstenir de me faire la leçon et plutôt me tendre une main, sans insister inutilement : la jambe encore flageolante mais la tête restée dure.
Tout se remettait progressivement en place, y compris le goût du défendu. Vous vous rappelez peut-être que les salles étaient disposées de part et d'autre d'un couloir ? Après l'extinction des feux, évidemment tout le monde dormait, ou devait dormir. L'aide-soignante de garde était là pour veiller au respect de la consigne, s'en assurait par des tournées à pas de loup pour traquer les conversations interminables et faire les gros yeux aux contrevenants. Nous étions des mômes normaux, et donc pas toujours sages. Le sport consistait à laisser s'écouler quelques minutes après son passage (le deuxième, celui qui confirme que tout le monde roupille), d'espérer qu'elle allait fermer l'œil, de sortir sur le balcon (le raccourci par le couloir était bien trop risqué), de faire le tour par le grand balcon désert situé au bout de l'étage et de rendre visite aux copains de la salle d'en face en entrant par leur balcon. Un guetteur surveillait le retour de l'aide-soignante. Naturellement le système avait des failles et donnait parfois lieu à des replis précipités par le grand balcon extérieur, si possible sur la pointe des pieds pour ne pas le faire vibrer. Je crains que ma démarche pilonnante ne nous ait trahis certaines nuits – quand je marche sur un sol sonore, on sait très bien que c'est moi qui arrive.
Ces raids, à en croire les plus anciens, n'étaient que peu de chose comparés à certaines expéditions vers l'étage au-dessus – celui des filles – qui firent, laissaient entendre ces vétérans, scandale en leur temps. Récits que j'accueillais avec le fond de scepticisme qui sied aux exploits des héros mythologiques – et puis, tout cela en valait-il vraiment la peine ? J'ai un peu revu mon opinion depuis. Quoi qu'il en fût, l'escalier extérieur de communication entre les étages était bel et bien fermé.
Le monde extérieur redevenait abordable. Au fil des visites, il était de plus en plus fréquent de pouvoir sortir pour la journée – oh, pas très loin. Mais il y avait à voir à Giens même, ne serait-ce que le petit port, le plus méridional de France
comme l'indiquaient les cartes postales, au risque de vexer les Corses. Un restaurant tranquille aussi, au bout de la presqu'île, où l'on déjeunait dehors, au milieu des fleurs. La patronne avait l'habitude de ces familles dont le convive le plus prudent portait une chemise bleue, elle leur trouvait toujours une bonne table qui ne demandait pas de franchir trop de marches. Je me rappelle une certaine fête des mères.
L'année scolaire se terminait, j'avais soufflé douze bougies en juin, je me fatiguais de moins en moins vite, venais à bout de pentes de plus en plus longues. Et puis merde, si telle côte était encore au-dessus de mes capacités, je l'aurais la fois suivante ou celle d'après. Je n'avais pas envie de vivre indéfiniment dans un petit cercle bien plat.