Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Pas de cachotteries aujourd'hui, l'adresse est dans le titre : entre les métros Odéon et Saint-Michel, près de la place Saint-André-des-Arts que vous trouverez en suivant la rue puis en traversant l'écran. Il y a des Parisiens ici depuis bien longtemps et la rue, allez savoir, pourrait être plus ancienne que celui dont elle porte le nom.
Té, au fait, qui était Suger ? D'abord faites-moi plaisir ainsi qu'à lui, et prononcez [sujé] plutôt que [sujère] voire [sujè], ce sera toujours ça de pris. Suger : né vers 1081, mort en 1151 au bout d'une longue vie de soixante-dix ans. Abbé de Saint-Denis, et Saint-Denis c'était pas de la gnognotte.
La tradition veut que l'abbaye ait été fondée par sainte Geneviève (autant dire Paris en personne) à la fin du Ve siècle sur la sépulture de saint Denis, venu de Montmartre sa tête sous le bras – petit article ici.
La chronique assure que Dagobert la fit rebâtir et s'y fit enterrer, ainsi que tous ses successeurs – et là, je vous parle d'un peu après l'an 600. Autour de l'an mil, voilà déjà quatre siècles qu'on lui confie le repos des rois : ça donne un certain prestige. Suger sera le principal conseiller de Louis VI, dit le Gros, premier roi à faire sentir son autorité – le pli irait s'accusant au fil des règnes, jusqu'à la Vème République.
Suger épaulera Louis VI puis son petiot Louis VII, à qui il déconseillera vivement, bien qu'en vain, de répudier Aliénor d'Aquitaine. Aliénor épousera presque aussitôt le Plantagenêt d'Anjou, le Plantagenêt finira roi d'Angleterre et l'Aquitaine deviendra anglaise pour un moment, ce dont découleront à terme plus de cent ans d'ennuis (en partie évoqués là) : l'abbé avait le nez creux.
Il aimait aussi son abbaye, dont il enrichira considérablement le trésor (allez au Louvre voir le vase de Suger
) et qu'il fera rebâtir avec une technique d'avant-garde : la croisée d'ogives. Le style ogival, plus tard méchamment surnommé gothique
après la Renaissance, est né en Île-de-France, Saint-Denis en a été le prototype, et on le doit à Suger : joli palmarès en somme, qui justifiait bien de laisser son nom à une rue.
La rue, justement. Comme beaucoup de vieilles rues à qui les percées rectilignes d'Haussmann et ses successeurs ont ôté leur fonction de passage, elle est très calme : il n'a pas fallu attendre longtemps pour la voir déserte comme je vous la présente, ni venir à 5 heures du matin un jour d'été. Elle s'appelle rue Suger depuis 1844, auparavant elle était la rue du Cimetière Saint-André, le cimetière de l'église Saint-André rasée en 1809 pour créer la place Saint-André-des-Arts. On a baptisé Voltaire dans cette église, le quai Voltaire où il vécut longtemps n'est pas très loin : le monde est petit et l'Histoire se lit dans la Géographie, ce n'est pas le moindre charme de Paris. Tant que je vous tiens : les Arts
en question n'ont rien d'artistique, c'est une corruption du mot arcs
. Quels arcs ? Ceux des archers de la ville, autrement dit la police. La place pourrait s'appeler Saint-André-des-Flics, en plein Quartier Latin ça ne manquerait pas de sel…
La rue, encore. Elle existait déjà au XIIIe siècle, les maisons qui la bordent sont plus modernes, du XVIe ou XVIIe siècle à vue de nez, mais bâties sur le parcellaire médiéval : façades étroites et maisons profondes, pour loger une échoppe au rez-de-chaussée et la maisonnée dans les étages. Maisons individuelles, maisons de ville plutôt qu'immeubles en copropriété.
J'aime bien cette rue, la courbe irrégulière par laquelle elle masque son issue, son absence de commerces, l'intimité chaude qu'elle procure. J'aime tout autant pouvoir en sortir, retrouver de la largeur, des perspectives, des vitrines et du monde sur les boulevards voisins. Une ville toute de ruelles calmes serait étouffante, une ville toute de perspectives grouillantes, écrasante. Paris fournit les deux et bien d'autres choses, comme le ferait une compagne exigeante et bonne. J'aurai au moins trouvé la ville…
Sources : articles Suger
et Saint-Denis
du Robert des noms propres. Ce dictionnaire est un objet étonnant, qui fonctionne sans accès au réseau et même sans source de courant. Il faut le voir pour le croire.