Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Début d'automne, foires aux vins un peu partout, on va bientôt penser aux vendanges, tout ça tout ça. La vigne à Paris, bien sûr, ça ne va pas chercher très loin : quelques ceps sur les pentes de Montmartre (et encore : on les a plantés dans les années 30, histoire de faire revivre un folklore disparu), un très ancien pied au coin de la maison de Jacques Mélac, marchand de vin dans le XIe, et je crois bien que c'est tout.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Jusqu'au milieu du XIXe siècle Paris se limitait aux onze premiers arrondissements d'aujourd'hui, territoire assez plat. La banlieue était presque exclusivement agricole, et les coteaux bien exposés y sont nombreux : à l'Est la ceinture de collines de Charonne, Ménilmontant, Belleville, la butte Montmartre évidemment, et tout ce que la Seine et la Marne ont pu tailler dans le calcaire au cours des siècles, en amont comme en aval. En circulant dans la région, on trouve souvent des rues des Vignes, des Vignoles, des Bons-Raisins, des Vignerons… Le Musée du Vin – car il existe – est, quant à lui, logé rue des Eaux !
En fait, il paraît qu'au XIIIe siècle (d'accord, ce n'est pas d'hier) le vignoble d'Île-de-France était le plus important, non pas de France mais carrément d'Europe ! En tout cas, il est longtemps resté très étendu et donnait un vin souvent aigrelet, guinguet
– lequel, du vin guinguet ou de la guinguette, a cédé son nom à l'autre est une question encore débattue entre érudits soiffards et gambilleurs. Ce n'était pas un breuvage bien fameux, juste un honnête (les bonnes années) vin pour la consommation locale, et les amateurs de bonnes choses tétaient plutôt des vins de Bourgogne, venus par la Seine, ou de Champagne. Le beaujolais ne serait découvert que pendant la dernière guerre ; les vins de Bordeaux filaient surtout en Angleterre, on ne les trouvait pratiquement pas à Paris. Louis XV, goûtant pour la première fois à Versailles du vin de Bordeaux, aurait simplement déclaré : Potable
. Je n'arrive pas à le désapprouver complètement… (ooooh que je vais me faire aimer, là !)
Dionysos, dieu des vignes et, plus profondément, de la vie bouillonnante et anarchique, injuste et indestructible. Si, au lieu d'aller chercher des coups de soleil sur son sentier d'Èze (Alpes-Maritimes), entre la mer et la montagne, Nietzsche était venu méditer sur Apollon et Dionysos à Montmartre, il aurait peut-être vu certaines choses autrement, produit une philosophie différente, en tout cas il se serait davantage marré. Il aurait même pu se soustraire à l'emprise de sa détestable frangine et la face de l'Europe en eût été changée. Quel rapport ? Selon les guides et les pieux manuels, saint Denis aurait été décapité à Montmartre, aurait ramassé sa tête et l'aurait lavée dans une fontaine qu'on montre encore. Pas encore fatigué, sa tête sous le bras, il aurait ensuite marché six kilomètres jusqu'à l'endroit où s'élèverait plus tard la basilique Saint-Denis. Ses deux compagnons de martyre s'appelaient Rustique et Éleuthère. L'histoire est édifiante, bien connue, et pleine de zones d'ombre : de quel Denis s'agit-il ? Et que sait-on de Rustique et Éleuthère ? Mystère. Il y eut un pape du nom d'Éleuthère, mais il n'est jamais monté là-dessus pour voir Montmartre. L'affaire sent plutôt le recyclage du culte de Dyonisos éleuthère (du grec eleutheria, liberté), sous un aspect campagnard (rusticus) – veuillez excuser mon latin approximatif et mon grec ectoplasmique. Le tout récupérant aussi, au passage, une encore plus ancienne dévotion celte (la fontaine) pour compléter le tableau. Un philologue comme l'était ce bon Frédéric aurait pu réfléchir avec fruit à cette vieille histoire si typiquement européenne. Il n'en reste pas moins que les habitants de Saint-Denis s'appellent… les Dionysiens.
Mais comment donc en suis-je venu à parler de tout ça ? En faisant le tour du prodigieux (si, si : prodigieux) pâté de maisons où je réside. Il est bordé sur trois côtés de rues très tranquilles, verdoyantes et hors du temps. L'une d'elles aligne de petites maisons proprettes et soigneusement entretenues. Toutes sauf une : volets clos, boîte aux lettres débordant de prospectus, elle sent l'abandon. Une succession pas réglée ? Le petit jardin sur la rue, plein Sud, est retourné à la jungle. De cette explosion végétale est surgie une vigne qui commence à coloniser les façades voisines. Et qui donne des grappes !
Le raisin est garanti sans engrais ni pesticides (tout au plus des gaz d'échappement, et sûrement très peu : la rue est si calme), et il fond sur la langue. Je ne crois pas que Fauchon ou Hédiard proposent du raisin de Paris…
Et l'automne serait pareil à cet automne
Apollinaire
Que l'épine-vinette et les pampres couronnent