Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Le 8 juillet, me voilà donc en limousine avec chauffeur de maître, filant vers la Riviera chatoyante, le soleil et les flots scintillants. Bon, j'enjolive : une ambulance m'emmena à l'hôpital Renée-Sabran, à Giens. Giens avec un 's' : Gien et ses faïenceries se trouvent dans le Loiret, Giens est une presqu'île au sud de Hyères, station balnéaire proche de Toulon.
Au XIXe siècle les Sabran, des soyeux lyonnais, perdirent leur fille unique Renée. Inconsolables, ils firent don aux hôpitaux de Lyon d'un grand terrain qu'ils possédaient à Giens pour y établir un hôpital pour enfants. C'est ainsi que tous les jeunes éclopés de la région lyonnaise, lorsqu'ils ont besoin de soleil et d'air pur pendant un certain temps, se retrouvent au bord de la Méditerranée, mêlés à des gamins du cru. Parmi les carabins et assimilés lyonnais cet hôpital jouit d'un statut particulier : certains se battraient pour venir faire trempette à la fin de la journée, d'autres se battraient pour ne pas venir s'enterrer au bout du monde, fût-ce sous le soleil et les pins parasols. En tout cas, on y est très bien soigné.
Je ne pensais pas à tout ça. J'avais appris en géographie que Giens est une rareté, une ancienne île rattachée au continent, il n'y a pas si longtemps, par un cordon de sable apporté par les courants, ce qu'on appelle un tombolo. Elle n'est pas la seule, mais elle une des très rares à posséder non pas un mais deux tels cordons : un tombolo double. La lagune entre les deux bras est en partie occupée par des marais salants. Un peu interloqués, l'ambulancier et ma courageuse maman (sa sciatique n'était pas si ancienne) entendirent donc, durant tout le long trajet, le môme impavide demander à intervalles réguliers si on verrait bientôt l'isthme ?
. Je ne me suis jamais inquiété du reste – même un bon élève est quelquefois déroutant.
Je l'ai vu, cet isthme, je ne savais pas que je ne le retraverserais pas avant un bon moment. Et me suis retrouvé dans une grande chambre de six, ce qui n'était pas plus mal que de déprimer tout seul dans une chambre individuelle.
Alité et en traction, bien sûr, mais l'équipement était plus sérieux : chaque jambe prise dans une gouttière de plâtre, les deux gouttières maintenues à un angle précis par deux entretoises de métal, l'une au-dessus du genou, l'autre aux chevilles. Triangulation simple et efficace. Surtout, plus question de s'asseoir : un corset de toile me ficelait au lit. Dispositif simple, efficace, indispensable et très emmerdant au quotidien.
J'ai appris à maintenir rangée ma table de chevet, pour trouver ce que j'y cherchais à l'aveuglette.
J'ai appris, lorsque quelque chose m'échappait et tombait par terre, à patienter jusqu'à ce que quelqu'un, aide-soignante ou malade tenant debout, le ramasse. J'ai appris, pour tuer le temps, à faire bouger un par un mes orteils que je voyais toute la journée.
J'ai appris à dormir sur le dos, à me tourner sur place sans rouler de tous les côtés – ça m'est resté et provoque l'admiration incrédule de ma fille, qui conçoit mal qu'on puisse coucher dans un lit de moins de 130 sans tomber par terre ni transformer la literie en chaos d'avant la Genèse.
J'ai appris à dénouer et renouer proprement le lange de (grand) bébé que je portais : hé oui, allez donc enfiler un slip dans ces conditions ?
J'ai appris à chier, allongé sur le bassin, gouttières aux jambes et corset juste un peu détendu. J'ai appris à garder l'air de rien tandis que les aides-soignantes nous torchaient ainsi harnachés, le triangle de jambes et de plâtre haut levé. Les fantasmes de régression infantile ça va, le fétichisme des entraves, merci, je suis immunisé. On finit par s'amuser de tout, ça sauve – et le pipi-caca est un inépuisable sujet de rigolade enfantine.
J'ai appris à supporter stoïquement les démangeaisons que provoquait le sparadrap, sans pouvoir me gratter – par la suite les dentistes, avant que se répande l'usage d'anesthésier à tout va, me trouveront singulièrement endurant à la douleur.
J'ai beaucoup appris sur les maladies de mes voisins. Chacun était assez bien renseigné sur son propre cas, et il faut bien meubler la conversation. Ce n'est pas moi qui confondrais une lordose et une cyphose, une septicémie généralisée et une poliomyélite.
Il y avait en effet des polios, atteints dans leur petite enfance, lorsque la vaccination ne s'était pas encore généralisée. Ils prenaient en général leur sort avec bonhomie ; je me rappelle que l'un d'eux aimait à faire le mariolle en calant prestement, dans le plus grand naturel, un pied derrière sa nuque, tout content d'épater les copains. Je les enviais de pouvoir s'asseoir voire, pour les mieux retapés, se lever. Mais lorsque, aujourd'hui, je repense à leurs jambes minces comme des avant-bras, raccourcies parfois de dix centimètres, les arguties sur l'utilité ou les risques de la vaccination me semblent bien étranges.
Vaille que vaille, la routine s'installait et ce très petit monde me devenait familier. À côtoyer toute la journée les aide-soignantes il s'en était établi une typologie précise, longuement débattue, soupesée, discutée en leur absence. Il y avait quelques vieilles vaches intraitables, plusieurs jeunettes au cœur tendre, faciles à faire marcher, quelques jeunettes au caractère de cochon, quelques quasi-mamans de substitution, calmes et respectées de tous, que personne n'aurait songé à faire enrager. Nous étions aveugles à l'essentiel : toutes faisaient bien leur travail, toutes avaient bon cœur, toutes prenaient soin de nous – plus ou moins rugueusement selon leur tempérament.
Mais nous étions, il fallait que nous soyons une bande de garçons entre dix et quinze ans, réunis toute la journée par les hasards de la maladie, et une bande se soude aussi contre l'extérieur. Nous étions peut-être plus durs ou plus inconscients qu'elles. Il suffisait pourtant d'un mot gentil, d'un sourire ou d'une taquinerie sans méchanceté pour nous apprivoiser et changer de catégorie, d'une rudesse involontaire aussi, dans l'autre sens. Je n'ai jamais été très à l'aise en groupe mais, à tout prendre, celui-ci était plus chaleureux que la colonie de vacances où j'avais passé un mois de désespoir l'été précédent – expérience jamais renouvelée.
Il y avait aussi UN aide-soignant, seul homme du quotidien, avec une moustache fournie, impeccable, un début de calvitie, de larges épaules et un accent provençal à couper au couteau. D'humeur toujours égale, la conversation bourrue et rigolarde, accessible, sa présence nous faisait du bien. Il poussait la conscience professionnelle parfois très loin. Mes parents venaient régulièrement, l'un, l'autre ou les deux, une fois par semaine le plus souvent, tous les quinze jours au pire – c'était un voyage de trois cents kilomètres et l'autoroute du Sud s'arrêtait encore à Lyon, on ne mesure plus l'expédition que c'était en 1969, sous le cagnard de la vallée du Rhône. Ils s'arrangeaient pour arriver à la première minute des (strictes) heures de visite. Plusieurs fois ils ont dû attendre au seuil de la salle, à dix mètres de leur petit, arrêtés par un décisif "le carreulageu n'est pas engcoreu sec". Nous nous faisions des sourires en attendant le bon vouloir de l'évaporation, mais je crois bien qu'ils trouvaient la plaisanterie saumâtre.
En parlant de visites, il était, heu… étonnant d'observer que les parents les plus éloignés de l'hôpital étaient aussi les plus assidus. Les déformés de la colonne, les scolioses, cyphoses, lordoses, tous ces chanceux qui pouvaient marcher, revenaient chaque été un mois, quelquefois deux, à Giens. Ils changeaient le corset orthopédique qui leur donnait un fier maintien de cuirassiers à cheval (bien que tordus, ces enfants grandissaient comme les autres), se rééduquaient, se faisaient examiner. Certains garçons toulonnais passaient ces semaines de vacances à l'hôpital sans recevoir une seule visite, sans sortir une seule fois. Toulon… la porte à côté. Aucun ne se plaignait.