Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Souvenir de canicule.
Quai des Grands-Augustins, VIe arrondissement. La chaleur est africaine, le ciel d'un bleu implacable. En face, le Palais de Justice, et plus précisément la Police Judiciaire : le bureau de Maigret se trouve derrière une des fenêtres, ne me demandez pas laquelle. Plus loin, Notre-Dame, magnifique comme d'habitude. Le bruit de la circulation est infernal.
Me croise une petite dame, la cinquantaine peut-être, le cheveu ras, la silhouette sèche, le pas énergique et compact, pantalon pratique et ample chemisier violet confortable, laissant derrière elle un sillage au parfum reconnaissable entre tous : du Clan ! Tabac surfait à mon avis, mais très agréable pour l'entourage du fumeur. Tabac ? Oui, elle a au coin des lèvres un brûle-gueule de bruyère qu'elle fume avec l'aisance que seule donne une pratique régulière. Sympathie immédiate – hélas, le temps de la décrire elle est déjà loin.
Contraste total : en sens inverse vient une jeune femme à la figure égarée et aux extraordinaires mamelles qu'on croirait flottantes : ce n'est pas elle qui porte sa poitrine, mais celle-ci qui la tire vers l'avant, à croire qu'elle y a mis de l'hélium et peine à rester sur le sol.
Trop de bruit, trop d'agitation sur le quai. Passant devant Lapérouse, je tourne dans la rue des Grands-Augustins – et tant pis pour la vue sur Notre-Dame. Je vais tout de suite mieux : la rue est calme, fraîche, ombreuse – une très vieille rue parisienne, connue depuis le XIIIe siècle, droite sans être tirée au cordeau, un vrai repos pour l'œil et l'esprit. Aujourd'hui, c'est un nid de restaurants recommandables. D'abord Lapérouse, donc, qui nourrit ceux qui peuvent se l'offrir depuis 1760 et quelques, Lapérouse et ses fameux salons propices aux intrigues gourmandes, politiques ou salaces – ce n'est pas toujours très différent. Plus loin, le petit empire de Jacques Cagna occupe plusieurs numéros dispersés : le restaurant initial, puis La Rôtisserie d'en face
(c'est son vrai nom), installée dans une ancienne manufacture d'objectifs ( Gilles Faller ) qui lui vaut une frise de médailles d'Expositions Universelles sur sa façade, plus loin encore le restaurant de poissons.
Il est 19 heures, on prépare les cuisines avant le coup de feu du soir. Plusieurs cuistots, sur le trottoir, profitent de l'air du dehors et de sa modeste fraîcheur avant de retrouver leurs fourneaux bouillants pour de longues heures. Ce sont de grands jeunes gens vêtus de coton, en casaque impeccable et pantalon à pied-de-poule bleu. Ils sont très jeunes, le cheveu court, certains arborent une fière moustache toute fine, toute neuve, d'une autre époque, elle leur donne l'allure touchante des pioupious de 14, ils ont pourtant le visage mûr et ferme de ceux qui connaissent leur métier et savent pourquoi ils sont là.
Au coin de la rue du Pont de Lodi, le relais Louis XIII – autre très bonne adresse. Une inscription sur le mur nous apprend que ici Louis XIII fut proclamé roi de France une heure après la mort d'Henri IV
, ce qui doit donner un frisson historique à la digestion. Mais moi, je pense à la douleur hébétée d'un garçon de 9 ans dont on vient de poignarder le père et qui, pour toute consolation, reçoit la couronne de France – bien sûr, Maman Médicis était là pour se charger de la régence, il existe de pleines bibliothèques sur la question.
Sur le trottoir d'en face, l'imposant portail d'un imposant hôtel particulier s'orne d'une imposante plaque proclamant qu'ici Picasso a peint Guernica
et Balzac a placé l'action du Chef-d'Oeuvre inconnu
– combien de maisons peuvent-elles rappeler un tel doublé de réel et d'imaginaire ?
Toute cette prolixité face au calme hors d'âge de la rue… Je marche encore, et passe devant ce qui doit être la seule laverie automatique dans laquelle on entre en passant sous un portail en plein cintre ! Ça me rassure : c'est encore une vraie rue et pas un musée en plein air, puisqu'on y peut laver son linge en bas de chez soi.
À la toute fin de la rue, debouts devant le portail d'un autre hôtel, deux amoureux s'embrassent – inusable cliché parisien. Ces deux-là ont déjà quelques rides, plusieurs fils blancs, ils s'embrassent franchement, posément, sans se cacher ni s'afficher, avec la détermination de ceux à qui la vie a enseigné le prix des choses importantes.
Je suis passé en regardant droit devant moi, sans ralentir ni accélérer, pour ne pas déranger – mais, quand j'ai rejoint la rue Saint-André-des-Arts, les lycéens de Fénelon, se bécotant à bouche-que-veux-tu, se sont peut-être demandé ce qui donnait à cet homme plus très jeune le sourire ravi qu'ils se croyaient réservé…