Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Billet de moments futiles et agréables.
Toute l'année, les villes normales ferment le dimanche. Les petits commerces parisiens ouvrent le matin, pour offrir une deuxième chance aux surmenés du samedi, mais ferment ensuite jusqu'au mardi matin.
Au mois d'août, les villes normales ferment. Je vis dans un coin normal de Paris, sans attraction touristique notable, et la survie en août y demande un peu d'organisation – mais on y arrive très bien.
Ceci posé, compris, assimilé, le second principe de la thermodynamique, aussi connu sous le nom de principe de l'emmerdement maximum
ou de loi de Murphy
, m'a logiquement conduit à me trouver à court de tabac vers vingt heures, dimanche dernier, 17 août. Pour la perfection de la chose, on notera que la date fatidique du 15 août n'était pas très vieille. Pour les nouveaux lecteurs, on signalera qu'il s'agissait de tabac à pipe, qu'il n'était donc pas question d'aller quémander un paquet de clopes au bistro du coin – trop facile.
Ces circonstances exigeantes révèlent le fin connaisseur du terrain, le vieil indigène plein d'expérience et de malice, l'aventurier intrépide… le nicotinomane irréductible : moi. Où donc se réapprovisionner en toxiques à un moment pareil ?
Il est, dans un recoin inaccessible de la brousse urbaine (place de la Nation, c'est vous dire l'isolement sauvage de l'endroit), un îlot bienfaisant, un havre pour le fumeur démuni : un grand café-tabac ouvert tous les jours, de très tôt à très tard.
L'adresse est connue et la file d'attente du dimanche soir déborde paisiblement sur le trottoir, dans une discipline inattendue. Les nerfs d'acier de la buraliste, sa longue pratique rendent le service laconique et rapide. Chacun patiente donc en savourant la douceur du soir, nul n'éprouve le besoin de ruser pour remonter une file débonnaire. Même les très pressés garés en voltige attendent leur tour sans faire de foin.
On trouve de tout dans cette file : des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux. Pas d'enfants, naturellement. Sauf ce soir : un casque gaulois en plastique rose, avec des cornes en plastique gris, tournicote autour de la file. Il dépasse de ce casque une petite tresse pour faire plus celtique. De coton blanc, elle s'agite sur des cheveux crépus : Astérix est tout noir, il accompagne son papa à court de pétun. En fait, Astérix est une Astérixette de cinq ou six ans, qui trépigne sans bruit dans ses ballerines blanches à paillettes en agitant une épée moitié aussi grande qu'elle. Elle est à croquer. L'impavide détaillante n'a lâché aucune remarque sur l'incongru sourire de ce type venu acheter son combustible pour bouffarde.
Il est bon de prendre soin de ses bronches, il ne faut pas pour autant négliger son estomac, organe tyrannique parmi beaucoup d'autres. J'ai faim, aucune envie de cuisiner, ni non plus de payer trop cher un dîner banal et trop long dans une des brasseries du secteur.
Marchons, ça stimule l'idéation. Les remugles des fast-foods sont par trop décourageants, marchons toujours – panacée personnelle. L'heure avance, l'équation se complique : de quoi manger, consistant, chaud, chez moi pour ne pas sortir de table à onze heures du soir, et préparé par d'autres. Illumination : une pizza à emporter. Justement voilà une pizzeria.
Entré pour une simple pizza, je me suis vu offrir en sus une cure intensive de couleur locale. Au plafond des pochettes de 45 tours d'époque (vous voyez de quoi je parle, vous les gamins nourris au CD puis au MP3 ?) : Sardou, fidèle à lui-même, fait la gueule, Johnny et Sylvie ont un problème, Gérard Lenorman pose une casquette de gavroche (mode 1978 ?) sur sa bouille de gamin chagriné, Hervé Vilard aligne une frange impeccable, Julien Clerc affiche ses bouclettes ravageuses – du moins sourit-il.
L'établissement s'appelle Le Palermo
et s'efforce de ne pas voler sa raison sociale.
L'éclairage combine des abat-jour en toile de jute rouge pour l'intimité et des néons blafards pour l'authenticité italienne, c'est assez, euh… spécial.
Sur le mur du fond, l'Etna domine la fresque idyllique d'un peintre du dimanche. À l'entrée, une sainte Vierge de plâtre accueille le client en foulant aux pieds le serpent d'Eden.
Une Cène de même facture que l'Etna orne le bar et, sur le bar, un footballeur garde les décapsuleurs. Détailler le paysage fait passer le temps en attendant qu'arrive la commande, prise par un garçon courtois qui discute avec les cuistots dans une langue ni française ni italienne.
Paris est une fête.