Paris, photo, humeurs, un peu de HTML/CSS pour faire sérieux. Feinte innocence et vraie naïveté (ou vice-versa). Encore un blog qui agite ses petits bras en couinant "Viens me lire !"
Mes bouquins – il n'y en a pas autant que pourrait le faire croire la photo de fond du blog ! Celle-ci n'est qu'un rêve extrapolé à partir d'une réalité assez modeste. Modeste mais que j'aime bien. Tiens, avant de poursuivre illustrons l'article :
À vingt-deux ans, peau d'âne en poche, j'avais emménagé dans un tout petit palace de 17 m2 au total, y compris la salle de bains et le placard à cuisiner la kitchenette. Dans un coin agréable d'un XVe qui commençait seulement de s'embourgeoiser à haute dose, dans une rue qui m'a fourni la plus jolie adresse de ma vie : rue Mademoiselle… Un placard, quelques rayonnages, pas beaucoup d'angles droits, deux plaques chauffantes et les sanitaires : scénario classique. Mon mobilier du premier soir se composait en tout et pour tout d'un sac de couchage sarcophage
en vrai duvet de vrai piaf, authentique surplus de l'armée américaine acquis par mon père après la guerre. Assis sur la moquette râpée, dans cette piaule où l'électricité ne serait rétablie qu'après quelques jours, j'ai fumé une de mes chères bouffardes en regardant l'obscurité remplir doucement la pièce. C'était mon premier chez-moi rien qu'à moi, que j'avais trouvé tout seul, et j'étais parfaitement heureux. À preuve, je m'en souviens encore.
Je m'étais installé là pour tenter de décrocher un DEA fort sérieux dont je ne viendrais pas à bout, sûrement aussi pour ne pas plonger tout de suite dans le grand bain des costards-cravates : un ingénieur de vingt-deux ans, ça me laissait incrédule. Je ne roulais pas sur l'or et ne voulais devoir que l'indispensable à une mère qui avait déjà beaucoup à faire – jamais aimé devoir quoi que ce soit, d'ailleurs. Ikea ouvrait tout juste son premier magasin, de toute manière je n'avais pas de voiture pour aller voir. Donc : do it yourself. Le duvet était chaud, mes vertèbres bonnes : le lit attendrait encore un peu, un bon matelas (toujours prêt à servir aujourd'hui) suffirait à me sortir du camping. En urgence, deux chaises pliables (premier prix chez Habitat) et un grand morceau d'agglo posé sur deux tréteaux (premier prix chez Bricolo du coin) fournirent un bureau / table de repas / dépotoir multi-usages – dont je coupai un coin pour pouvoir entrer dans la salle de bains. L'urgent une fois réglé, restait le vraiment important : quoi d'autre que ranger les livres ?
Je n'aime pas le décaféiné, les fromages à 0%, les seins en plastique… quitte à fabriquer ma bibliothèque, autant le faire en vrai bois de vrai arbre ; un menuisier me fournit quatre planches de bon sapin. Ne restait plus qu'à fabriquer.
Sauf que lui était menuisier et pas moi… De là, longs passages chez Habitat pour repérer les assemblages les plus simples, longues hésitations chez Bricolo pour n'acheter que l'outillage indispensable, et sans moteur dedans – trop cher, longues conversations avec le droguiste qui me souffla l'idée de passer de l'huile de lin plutôt que du vernis – excellente idée, qui a donné au bois ce beau blond que je vois changer avec les années. Ne restait plus qu'à fabriquer. J'ai dormi dans la sciure et la poussière de ponçage un certain temps.
Et puis ça s'est rempli, et rempli, et rempli… Pas tant que ça, finalement : je dois en être à un gros millier de volumes, les déménagements, les emménagements en commun puis les séparations ont pris leur dîme. Un gros millier de volumes disparates, souvent des éditions de poche, des enfants de bouquinistes, des merveilles d'occasion chez Gibert ; je suis peut-être bibliopathe mais pas bibliophile, j'espère avoir acheté des livres de valeur mais certainement pas de prix. Tous ne sont pas lus, je n'en ai ouvert quelques-uns que bien des années après leur achat ; ils n'étaient pas oubliés, je ne les avais pas acquis au hasard, simplement le moment n'était pas encore venu.
Je les garde, tous, ce qui surprend certains donneurs de conseils. Ya trop de livres, faudrait en vendre
, m'a dit un jour tel personnage sûr de lui qui appelait Télé 7 jours
un bouquin
. Gros con, mais il m'a fait percevoir la différence entre analphabète et illettré.
Je les garde, tous. Même les pas très bons que m'offrirent des gens que j'aime : j'aime les gens. Même les bons que m'offrirent des gens détestables : j'aime les livres. Mes scrupules ne vont pas toujours jusqu'aux livres médiocres reçus de donateurs oubliables… Quelquefois j'offre le jumeau d'un livre que j'aime à quelqu'un que j'aime, parfois même mon exemplaire. Ce n'est jamais un cadeau de très grand prix, mais toujours de valeur – du moins à mes yeux.
Les livres, une famille ? Non – je n'aime pas non plus la poésie facile. J'ai poussé sur un arbre généalogique tondu d'assez près par les hasards des générations, des morts en bas âge, des enfants uniques. Encore les guerres n'ont-elles cassé aucune branche : un bout de poumon troqué contre un ruban rouge pendant celle de 14, des mains abîmées et des illusions perdues troquées contre… contre rien pendant la suivante, mais tout le monde est sorti vivant. D'autres ont connu bien pire. Il n'empêche que ma famille nucléaire
, comme disent les experts, ne comportait pas d'électrons périphériques : ni oncles, ni tantes (ou à peine), pas de cousins ou de p'tites cousines délurées. Ça m'aura au moins permis d'échapper aux tablées de famille. Les livres sont peut-être ce cousinage absent : proche mais pas intime, qu'on perd de vue un temps, sans drame et sans trop savoir pourquoi, qu'on retrouve avec un plaisir sans feinte. Mmmhhh… pas terrible non plus, comme comparaison.
Ils sont tout de même autre chose qu'un meuble ou un bibelot. Dans la petite dizaine d'adresses où je suis passé en un peu moins de trente ans, je ne me suis jamais senti chez moi qu'après avoir installé la bibliothèque. Cousins peut-être pas, compagnons sûrement.