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26 janvier 2007 5 26 /01 /janvier /2007 19:40

Article désabusé.


Il y a bientôt trente ans, la tête farcie d'équations, j'étais admis dans une école d'ingénieurs de bonne réputation, fermement décidé à profiter un peu de mes presque vingt ans. Je l'ai fait, pas autant que j'aurais voulu, j'ai aussi connu des gens de toutes sortes : tous ces individus de même âge et de même formation composent pourtant un milieu plus varié qu'on ne l'imaginerait. Qu'en est-il advenu ?

Beaucoup, bien sûr, sont devenus les brillants cadres sans histoires ni questions qu'ils promettaient d'être un jour.

Quelques-uns sont ecclésiastiques : prêtres, moines ou jésuites – les connaissant, je m'y attendais un peu.

Il y avait un joueur de rugby et président des étudiants socialistes. Un grand beau mec qui tombait toutes les filles qu'il voulait – et même pas antipathique, l'animal ! Pour ce que j'en sais, il est aujourd'hui député UDF.

En lisant ces dernières semaines la revue des Anciens, je suis tombé sur un autre rugbyman, un pilier râblé bâti comme un sanglier, à ne pas venir chatouiller de trop près, socialiste comme son copain. Sur la photo, svelte, souriant et plein d'élégance, il recevait la Légion d'Honneur en reconnaissance d'une efficace carrière dans l'industrie de l'armement.

Il y avait un autre grand type, motard costaud, bandana, blouson de cuir et cheveu gras, trotskyste convaincu (tendance LCR je crois), fort en gueule et bon vivant. Déroutant mais je l'aimais bien. Quelques années après la sortie de l'École (toujours mettre une majuscule ! Pourquoi bousculer l'usage ?) je l'ai croisé par hasard chez le constructeur automobile où nous étions entrés tous deux. Cravaté, le cheveu court, embarrassé comme un gamin surpris les doigts dans la confiture, il m'a d'abord demandé si je le reconnaissais. Ayant compris que oui et que je l'avais toujours à la bonne, il m'a dit en riant  Tu fermes ta gueule, hein ! . J'ai ri aussi, fermé ma gueule (pourquoi lui nuire ?), l'ai croisé quelquefois puis perdu de vue lorsque j'ai arrêté de construire des autos. Lui a continué, j'ai eu de ses nouvelles voilà quelques années par le Canard Enchaîné : il était directeur d'usine, aux prises avec un taux indécent d'accidents du travail.

J'ai croisé tel autre, bien plus tard, à une réunion d'anciens élèves  en recherche d'emploi  – parce que ça nous arrive aussi, figurez-vous, et ce n'est pas plus agréable que pour n'importe qui. Qui pouvait bien être cet homme aimable, la joue pleine et le cheveu rangé, souriant, bien mis, la parole rare et posée, rassurant comme un notaire ? Je ne voyais vraiment pas, jusqu'à ce que je trouve son nom sur la liste des participants. Par élimination, recoupement et double vérification, j'ai compris que ça ne pouvait être que lui ! Le visage émacié, l'œil fiévreux, le cheveu en bataille, à vingt ans cet autre trotskyste convaincu (tendance LO) déversait des torrents de rhétorique enflammée dans des AG survoltées. Nous nous connaissions peu, il y avait beaucoup de monde à cette réunion (hélas oui), il ne m'a sans doute pas reconnu et je ne lui en ai pas voulu.

Un autre bon copain, et compatriote par-dessus le marché puisque sorti du même lycée que moi, se démenait pour secourir les Nicaraguayens qui venaient de troquer un dictateur contre un tremblement de terre. Nous étions germanistes tous deux, je l'entends encore chanter la complainte de Mackie Messer (Mackie le Surineur) en ouverture de l'  Opéra de Quat'sous  que la classe avait monté – et en VO mes très chers ! Bon souvenir. Il a fait Sciences-Po puis l'ENA – j'ai des copains talentueux. Quand, bien plus tard, j'ai lu dans Le Monde qu'il venait d'entrer dans un tout grand Corps d'État, je lui ai écrit une lettre tout amicale. J'attends encore la réponse. Il est aujourd'hui quelque chose dans un état-major de campagne présidentielle, peut-être me fera-t-il signe s'il devient ministre ?

Un dernier enfin, chrétien de gauche et lui aussi talentueux, homme de principes et de convictions, avait de même intégré l'ENA. Il avait suivi une belle trajectoire dans divers cabinets ministériels pour finir, sans doute fatigué de cette vie de chien et lassé des alternances politiques, par entrer dans  un grand groupe industriel  comme on dit. Sans beaucoup nous revoir, nous nous sommes écrit de loin en loin pendant un bon moment – j'ai les faire-part de naissance de ses enfants. Je l'avais perdu de vue ces dernières années, j'ai eu de ses nouvelles un jour par son épouse – qu'il venait de plaquer après trois enfants, vingt-cinq ans de vie commune et cinq ans de liaison cachée avec sa maîtresse. Tromper sa femme ou la quitter, ça arrive, mais cinq ans de mensonge… cela n'est pas bien.


Au cours de la première année d'études les jeunes étudiants à peine remis de leur concours allaient en petits groupes visiter des usines, histoire de se frotter au monde réel et à la grande famille des Anciens, heureuse de s'agrandir d'une nouvelle promotion. Comme les autres donc, je suis allé visiter une usine, j'ai ouvert de grands yeux, découvert un tas de trucs passionnants – vraiment. Le cher camarade organisateur avait très bien fait les choses, la bande de jeunes gens était passée directement du resto U à la table des directeurs : j'ai bu là un des meilleurs cafés de ma vie, et je suis difficile. Après le café justement, le cher camarade s'était levé et nous avait fait un petit discours de bonne facture, à la teneur prévisible et bien oubliée aujourd'hui. Cependant, je vois et j'entends encore cet homme dans sa robuste cinquantaine nous en livrer, avec les intonations qu'il faut et le regard grave droit dans les yeux qui va bien, la dernière phrase :  L'important, c'est les hommes .

Silence déférent.

Tout imbu de mon frais bagage scientifique, avec une morgue à la mesure de mes incertitudes, j'avais pensé quelque chose comme :  Ouais, bien sûr…  Je n'avais même pas vingt ans, j'étais encore un jeune sot, sensible, candide, très soucieux de ne pas le faire voir et donc incapable de le cacher. Il me restait à prendre quelques nouveaux coups, à enterrer mon père et finir mes études, tenter de gagner ma vie – et de la vivre, aussi.

Aujourd'hui je sais que j'avais tort et que le cher camarade avait raison : l'important c'est les hommes.

Mais que valent-ils ?

commentaires

Anna 29/01/2007 12:06

A l'échelle de l'univers, rien du tout. A l'échelle de ceux qui les aiment, le monde. :-)

Malgré tout 29/01/2007 13:19

Bien sûr... ;-)La question est surtout intéressante lorsque le curseur se place quelque part entre les deux termes de ta réponse, dans la zone du "vivons en société avec nos congénères". C'est un vaste domaine : du jardin d'enfants à, au moins, l'hospice (je manque de renseignements certains sur la vie sociale posthume).Dans ce contexte-là, je n'ai pas de réponse toute prête, qu'elle soit blanche ou noire. Je n'ai pas de réponse toute prête, mais j'ai un peu vécu (et je n'oublie pas non plus que la question concerne tout autant celui qui la pose, héhéhéhé ...).

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