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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 17:16

On a dû avancer de trois cents mètres depuis la précédente carte : aller au bout du pont Saint-Louis (passerelle !), traverser la pointe de l'île Saint-Louis, s'engager sur le pont Louis-Philippe et là chercher le bon point de vue, le bon cadrage, et attendre la bonne lumière – capricieuse maîtresse.

Voilà donc le pont Marie : la rive droite est à gauche, l'île à droite. J'aime bien l'île Saint-Louis, ne suis le seul ni le premier dans ce cas. Son histoire est intéressante.

Le Pont Marie (Paris IV) vu du pont Louis-Philippe (Paris IV)

En grand : 1200 pixels.

Retour à la normale.

Du chapelet d'îles, aujourd'hui réduit à deux, qui ponctuent la Seine dans le centre de Paris, la Cité fut la première habitée et longtemps la seule ; les autres étaient bancs de sable, dépôts de marchandises apportées par les bateliers, pâturages… Telle était, en amont de la Cité, l'île Notre-Dame. Elle fut même, en 1360, coupée en deux par un fossé pour la construction de l'enceinte de Charles V ; le plus petit tronçon, en amont, prit le nom d'île aux Vaches tout simplement parce qu'on les y menait brouter – bonne idée, elles ne risquaient pas de batifoler chez les voisins. Un seul pont, plutôt une passerelle d'ailleurs, le pont de la Tournelle, pour accéder à l'île Notre-Dame depuis la rive gauche et, pour le reste, seulement des bacs : la campagne en pleine ville. Lavandières, tireurs à l'arc, amoureux… toute une population y passait cependant, à tel point que le chapitre de Notre-Dame, propriétaire des îles, y ouvrit un cabaret dont les affaires marchaient bien.

Ainsi jusqu'à Henri IV, roi dont on oublie souvent qu'il était atteint comme beaucoup du virus de la truelle. La ville avait grandi, les guerres de religion n'avaient jusqu'alors pas vraiment créé un climat propice aux affaires… ces deux lopins en plein centre, juste en face d'un Marais dont la vogue commençait, étaient trop tentants pour rester déserts. Un certain monsieur Christophe (de son prénom) fut chargé de réunir les deux îlots, de les border de quais et de les relier aux deux rives par deux ponts de pierre. En échange il se paierait sur la bête en lotissant les terrains ainsi viabilisés, et pas pour y édifier des chaumières. Il s'associe à deux financiers, Le Poulletier et Le Regrattier et… zut, en 1610 Henri se fait suriner, ça retarde un peu.

Quelques années plus tard, le temps sans doute de s'assurer que petiot Louis XIII et maman Médicis avaient la situation bien en main, les travaux commencent vraiment, et commencent par le pont que vous voyez. Logique : un pont était plus pratique que des bacs pour approvisionner le chantier des îles. Logique et immédiatement rentable puisque, selon l'usage du temps, on pouvait construire des maisons sur ce pont. Donc, de 1614 à 1635, on édifie le pont en commençant par la première pierre, posée par Louis XIII lui-même en présence de sa mère : sponsoring en béton, si j'ose dire. Le pont prit le nom de son entrepreneur, or ce Christophe s'appelait Marie – pas de dévotion particulière à chercher dans le nom du pont.

Les deux arches du côté de l'île furent emportées (avec leurs maisons) par une crue de la Seine en 1658. On les remplaça par du provisoire en bois, puis les rebâtit en 1670 (douze ans de provisoire… le trou des Halles n'était pas une nouveauté) mais sans doute fallut-il déplacer une des piles, ce qui expliquerait l'irrégularité des arches. On les rebâtit aussi sans maisons : trop médiéval ? Aussi, jusqu'à ce qu'un édit de 1786 exigeât la démolition de toutes les maisons bâties sur des ponts, le pont Marie conserva-t-il un curieux profil de  dent creuse .

Pendant ce temps, crue ou pas, on construisait sur l'île. On y construisit de 1627 à 1664 : des hôtels particuliers, des quais et le pont vers la rive gauche (pont de la Tournelle). Cinquante ans de chantier au total (1614-1664) c'est plus long qu'un lotissement moderne, plus court cependant qu'une cathédrale et les immeubles sont très homogènes. L'île Saint-Louis est née quartier de luxe tranquille au XVIIe siècle, quartier de luxe tranquille (pas de métro ni de cinéma) elle est restée, et presque du XVIIe siècle si l'on ferme les yeux (c'est difficile) sur les initiatives de quelques propriétaires plus riches d'argent que d'amour des villes. Voilà pour le topo historique.

J'aime cette vue, pour le calme trompeur qui s'en dégage (je vous ai masqué la voie Georges-Pompidou et vous n'entendez pas non plus les voitures derrière moi), pour les arbres penchés sur le quai, pour le vert de l'eau et la blondeur des pierres, pour le souvenir d'anciennes rêveries, de promenades tendres et de passages solitaires. Il faudra que je vous parle de Restif de la Bretonne un de ces jours.

commentaires

vincent 31/05/2009 09:46

Citant les bateaux-mouche, je ne peux que me souvenir de ce guide multilingue, certes pas aussi disert que vous sur le pourquoi des arches dissemblables, qui affirmait qu'on nommait cet ouvrage le pont des amoureux...
Et de m'empresser d'y amner une amie à la découverte du Paris romantique...

Malgré tout 31/05/2009 22:49


Tous les guides le nomment "pont des amoureux", seuls les guides le nomment "pont des amoureux"... il faut toujours faire confiance aux guides.
Tout ce quartier, sud du Marais et île Saint-Louis, est fait pour y emmener de douces amies. Documentez-vous sur l'hôtel de Sens et les jardins de l'hôtel Saint-Paul, ça peut toujours servir :)


Armide 31/05/2009 00:05

Une présentation très riche d'informations. J'aime l'ile Saint-Louis !

Malgré tout 31/05/2009 22:44


Merci pour le compliment - mais j'ai tout pompé chez Jacques Hillairet et quelques autres.
Qui n'aime pas l'île Saint-Louis ... ?


rififi 30/05/2009 20:46

on dirait bien que la pile est plus large aussi, ça ne doit pas être si stable que ça là-dessous ;-p
qui a dit que la capitale ne pouvait pas être champêtre ? très jolie photo :-)

Malgré tout 30/05/2009 23:09


Bien vu, le coup de la pile ! Cependant il faudrait pouvoir comparer avec la pile symétrique, la plus à gauche, celle qui est aujourd'hui à moitié prise dans la voie sur berge. Prépare ta pioche et
ton mètre ruban ! :-)
Merci aussi de trouver le paysage champêtre, il a fallu un cadrage au rasoir pour obtenir cet effet. La chance aussi m'a servi : pas de camionnette sur le pont ni de bateau-mouche sur l'eau. Et un
petit travail de retouche pour déboucher les ombres vraiment épaisses sur l'île... Ne jamais se fier complètement à une jolie photo :-)


Ardalia 30/05/2009 19:40

Je n'avais pas remarqué les arches irrégulières, dis donc ! Pas contre, j'ai remarqué cette délicieuse lapalissade, tout à fait inattendue, "on édifie le pont en commençant par la première pierre"... il manquerait plus qu'on l'ait commencé par la seconde ! ;))

Malgré tout 30/05/2009 19:52


Inattendue mais parfaitement pesée ... (merci de la trouver délicieuse) Quelquefois je me prends pour un journaliste télé :D
La courbe insolite de la 2è arche en partant de l'île m'avait intrigué (en attendant le soleil j'avais le temps de regarder). Ensuite, en cherchant un peu, j'ai trouvé cette histoire d'effondrement
et fait le lien entre les deux. Ce lien n'est qu'une conjecture personnelle, m'enfin bon, ça tient la route (façon de parler !).


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