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12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 17:43

Écran d'information dans le RER

Un quai du RER Châtelet-Les Halles.

Châtelet-Les Halles est un emblème du Paris utilitaire, du Paris pas marrant, pas romantique, pas pittoresque, du Paris fatigant. Le soir sur une terrasse tiède, en sirotant un verre de muscat face à un beau paysage de France la doulce, qui en est généreuse, on l'évoque avec un délicieux frisson rétrospectif. Pauvres Parisiens, tout de même…

Un quai du RER, un quai que je connais depuis sa naissance, en 1977. On est dans la plus grande gare souterraine du monde, au cinquième ou sixième sous-sol, en plein dans des strates gorgées d'eau : la station serait construite un peu comme un sous-marin, paraît-il, et amarrée à de la roche compacte et plus profonde pour rester en place. Vérité ou exagération d'ingénieurs, je ne sais.

(oui oui, cliquez, ça fait de la musique)

Un quai du RER.

Un quai de gare ? Une gare c'est spacieux, lumineux, plein de courants d'air et de pigeons qui volent par-dessus les trains – et fientent partout où ça leur chante.

Ici rien de tel. Comme partout dans le métro le regard peut filer le long des rails et guetter la bouche noire des tunnels. Ici, de plus, il peut sauter de quai en quai : sept voies parallèles, ce n'est pas rien.

Bosch (attribué à), L'escamoteur, Musée de Saint-Germain-en-Laye

Mais il bute contre sol et plafond, ici pas de voûte, pas de courbe qui envelopperait hommes et machines : les trains occupent toute la hauteur. Au bout d'un moment d'observation hypnotisée le voyageur resté à quai comprend que Châtelet-Les Halles n'est pas une gare, bien plutôt la boîte d'un prestidigitateur. Les trains qui s'arrêtent et repartent ne sont pas des trains, ils sont les volets mobiles qui recoupent la boîte, enserrent puis libèrent le spectateur, escamotent les voyageurs du quai d'en face. Ni vu ni connu je t'embrouille, et passez muscade.

Fantasmagorie de néon, de béton, de moteurs et d'écrans.

Traversant le fracas des freins, le chuintement des portes coulissantes, sinuant autour des piliers, coule une note d'Asie. Une seule mélodie, une seule voix, elle ne lutte pas contre le bruit, ne lui cède pas non plus. D'où vient-elle ? Elle me tire le long du quai comme un poisson au bout de la ligne – si jamais le musicien se trouve sur une autre plate-forme, quelle déception… Non, le voilà.

Joueur d'erhu sur un quai de Châtelet-Les Halles

Il a soigné son personnage : chapeau, catogan, de noir vêtu, le regard caché par de grosses lunettes noires elles aussi, visage minéral. Ne bougent que ses mains qui dévident sans relâche le fil de la musique, la tête qu'il hoche quand on pose une pièce dans la boîte d'instrument ouverte à ses pieds, et un pied battant discrètement la mesure– Vaucanson aurait pu le construire.

Joueur d'erhu

Il joue d'un instrument que je n'avais encore jamais vu. Curieux objet, curieux que d'une aussi malingre boîte sorte un son aussi ferme, puissant. En cherchant un peu, plus tard, je trouverai que cet instrument s'appelle un erhu, qu'il existe depuis mille ans, venu d'Asie Centrale et peut-être de Perse.

Il divise nettement le public : ceux que ça ennuie plutôt surveillent l'arrivée de leur train – les touristes asiatiques, valise roulante au bout du bras, sourient de retrouver un air de maison – une frange de blasés ostensibles lui jette en douce le regard aigu de ceux qui se sont fait voler la vedette par plus cabot – le gros de la foule lui prête une oreille bienveillante ou résignée ; et tous ces gens finissent par partir.

Quelques-uns laissent filer leur rame, exprès, tel mon imposant voisin africain. Sympathique bedaine de bon vivant, véritable gapette de bouliste sur le crâne, un vélo à la main… il ferait sourire s'il n'écoutait aussi intensément, immobile et sérieux. Il n'est pas ridicule, il est beau comme les quelques autres, tous différents, tous graves, debout dans les coins tranquilles.

À trente mètres sous le centre de la ville découvrir entre deux trains un cycliste africain écoutant un instrument chinois, venu de Perse via la Mongolie dix siècles auparavant : Paris est un alcool fort


Wikipédia : erhu (fr), erhu (en) et erhu (de). L'article anglais et l'allemand sont plus fouillés que le français, affûtez vos dicos ! Et aussi Châtelet-Les Halles (on trouve tout dans Wikipédia).

commentaires

rififi 05/05/2009 21:31

no problemo

Malgré tout 05/05/2009 23:49


Miam !


rififi 03/05/2009 09:37

non, moi je ne l'a pas vu, mais je passe rarement à Chatelet-les Halles il faut dire.
Par contre, l'instrument que tu décris et ce que j'en vois me font penser à un Trô (j'ignore comment ça s'écrit en français, il faut rouler le «r» et traîner sur le son «o») ; je crois qu'on dit aussi violon khmer.
C'est un instrument traditionnel cambodgien, donc, qui ressemble au Erhu c'est vrai, l'origine doit être la même.
J'en ai un, il en existe 3 différents je crois. Le plus courant (d'après ce que je sais ou ai vu) a 2 cordes métalliques, entre lesquelles passe l'archet, et reliées à une toute petite caisse de résonnance. Tous ceux que j'ai vu ont cet espèce de bout de chiffon rouge qui sert à retendre les crins de l'archet.

puisque tu es adepte de wikipédia, il doit y en a en photo sur la page «musique cambodgienne».

Malgré tout 04/05/2009 00:03


Tu as ça chez toi ? Je veux voir ! :-D


Denis 24/04/2009 00:02

Je l'avais vu il y a quelques mois (années ?) à l'entrée d'un couloir sur un quoai de la ligne 5 à République. J'avais également pris des photos avec BBA.
Un autre sévit actuellement sur la ligne 7 à Châtelet, mais il a plusieurs instruments et une belle voix.
:-{)

Malgré tout ! 24/04/2009 09:34


Décidément tout le monde l'a croisé ! :D


Tristan 22/04/2009 15:12

En effet, bien vu, c'est un instrument de la (vaste) famille des huqins.

En revanche, je ne suis pas convaincu que ce soit un erhu, la caisse de résonance me semble très petite et le chevillier ne possède pas la courbe gracieuse des modèles habituels.
Le seul moyen de le savoir serait de demander au musicien !

Malgré un peu tout... 22/04/2009 17:30


J'ai fort bien pu me tromper. Je n'ai pu comparer ce que j'avais vu (et que la photo ne restitue pas très bien) qu'avec quelques illustrations sur Wikipédia et ailleurs. La petite taille de la
caisse de résonance m'avait frappé aussi. La présence de deux cordes et de leurs deux très grosses chevilles (pas visibles, photo prise pile sous le mauvais angle !) m'avait semblé confirmer
l'identification.
Plus loin que ça... autant demander à un fonctionnaire du Hunan de distinguer au premier coup d'oeil un violon d'un alto :)


Claudine 16/04/2009 09:14

Je l'ai entendu le jour où je suis descendue à Châtelet, trop tôt puisque mon but était la Gare de Lyon...
En l'entendant plus que l'écoutant, j'ai songé à ce que j'ai entendu une fois, le fait qu'une certaine musique asiatique ne se servait que de 5 notes...

Malgré tout 16/04/2009 13:43


La RATP est pleine de ressources inattendues ! ;-)


jean daniel jolivald 15/04/2009 11:27

LUTTE HOPI
Les Hopis attribuent aux quatre couleurs d'hommes sur terre les éléments suivants:
Jaunes l'air
Blancs le feu
Rouges les plantes
Noirs l'eau
On les retrouve dans ce reportage:
jaune la musique emplissant l'air
blanche l'électricité domestiquée
rouge l'ivresse forte de la situation
noire l'intensité d'écoute du personnage avé l'eau!
J.Dan

Malgré tout 15/04/2009 19:26


J'ai eu très peur en voyant les premiers mots de ce commentaire : encore un squatteur de blog :( Et puis non :) encore que le terme de "reportage" soit bien excessif. ("avé l'eau" est si désolante
que je la replacerai dès que possible !)


christina 15/04/2009 02:47

Vous voyez toujours l'important auquel beaucoup ne prèteraient attention
Merci

Malgré tout 15/04/2009 19:24


Vous parlez en connaisseuse... ;-)


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