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21 novembre 2008 5 21 /11 /novembre /2008 19:06

Sur le boulevard Saint-Germain, dans la nuit de novembre tombée tôt, une petite dame sans âge aux prises avec un grand plan.

Un de ces plans que distribuent les grands magasins, où sont portées les attractions majeures : Tour Eiffel et Notre-Dame, Arc de Triomphe et Sacré-Coeur, Tour Montparnasse et… grands magasins, bien sûr. Plans gratuits, plans trompeurs où tout semble voisin de tout, plans illisibles où d'énormes monuments surgissent d'un fouillis de rues toutes pareilles, plans malcommodes qu'il faut déplier en plein à tout propos puis replier n'importe comment. Conseil : demandez un jour votre chemin à un policier parisien. Soyez assuré qu'il vous renseignera avec courtoisie et un plan par arrondissements. Repérez-en soigneusement le format, la couleur et l'éditeur et, chez le plus proche marchand de journaux, achetez rigoureusement le même. Ces trois sous, peut-être quatre, seront les mieux dépensés de votre séjour. Ne poussez pas la prudence jusqu'à vous procurer une boussole et un sextant…

La petite dame n'avait pas de plan par arrondissements. Elle avait les cheveux très noirs et nettement coiffés, l'air asiatique et clairement perdu, une compagne encore plus naufragée qu'elle. Je n'avais pas de plan par arrondissements, le cheveu en deuil de figaro, mais aussi du temps et sans doute l'air aimable. Dans un français impeccable et chantant elle me demanda où était la rue Saint-Placide ? Pas très loin mais pas tout près, pensai-je, juste assez pour que les explications soient trop compliquées. Je connaissais le coin, j'y avais des souvenirs et j'avais déjà été perdu moi aussi dans une ville étrangère…  allez, je vous emmène . Soulagement incrédule : un Parisien serviable ?

Nous voilà traversant le boulevard en biais au feu vert – folklore local – pour rejoindre la rue du Four. Madame parle très bien le français, aime beaucoup le quartier mais confesse s'y perdre toujours, me demande si j'y vis ? Pas les moyens mais je l'aime beaucoup moi aussi. Qu'elle marche donc doucement, moi qui croyais en avoir pour cinq minutes… en veine de B-A je ralentis et, pour meubler la conversation, commence à expliquer que la rue conduisait au four banal de l'abbaye, puis à expliquer ce qu'était un four banal – incurable ! Sa compagne est chinoise elle aussi, écrivain venue donner une conférence mais ne parlant pas un mot de français. Ah. Vite quelque chose à dire qui ait une chance d'être connu, quelque chose d'international. Saint-Sulpice aperçue nous sauve : Da Vinci Code, madame, ne croyez pas un mot de ce que raconte Da Vinci Code sur Saint-Sulpice ! Figurez-vous que le curé s'est fendu d'une très jolie affichette en quatre langues pour expliquer ce qu'est vraiment son église – et demander qu'on s'y tienne bien.

Le temps de confirmer, d'éclaircir, de traduire… nous voilà rue de Rennes, puis rue d'Assas, puis boulevard Raspail – et de vérifier périodiquement, toujours aimable et souriante, sur son plan en lambeaux que le drôle de type sait vraiment où il les emmène. Ayant compris le jeu, je montre les stations de métro qui jalonnent le parcours, la tour Montparnasse tout là-bas au bout… non madame, il n'y a pas de guet-apens ! Nous y sommes bientôt (retiens-toi de signaler la façade de l'hôtel particulier, là dans la cour ! Il y a pourtant un joli coup d'œil mais ce n'est pas le moment – et le café où Georges Perec venait jouer au go ? Non, une autre fois) d'ailleurs tenez – et de faire bien remarquer la plaque réglementaire  Rue Saint-Placide  et la pureté de ma conduite – votre hôtel est sur le trottoir en face, au bout de la rue.

La détente est sensible, l'écrivain se voit à bon port et me gratifie d'un joli sourire et d'un  merci  gracieux : je vous en prie, le plaisir fut pour moi.

Elles vont à leur hôtel, je tourne un peu dans ce coin que j'aimais. La pâtisserie Nézard, l'excellente pâtisserie Nézard est toujours là vingt ans plus tard, la vitrine prouve amplement que c'est toujours une excellente pâtisserie. Mais, nouveauté, elle indique que la maison se veut désormais  traiteur sino-parisien .

C'était écrit.

commentaires

Frédérique Giraud 21/11/2008 19:30

Une chronique, un voyage. A chaque fois, un emportement. Vraiment, j'adore. Merci pour ces voyages dans les histoires humaines
Frédérique

Malgré tout 21/11/2008 22:33


C'est très aimable à vous (comprendre : ça me fait vachement plaisir de lire une réaction comme la vôtre !) mais enfin, St-Germain St-Placide à pied, c'est assez différent de l'Odyssée, tout de
même... :)


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