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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 19:45

Je m'en souviendrai longtemps, je crois.

Le temps était beau, une de ces plaisantes journées d'automne, fraîches et lumineuses, qui font pardonner bien des grisailles.

J'avais rendez-vous avec mon frère aîné que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, bien que nous soyons tous deux installés à Paris. Que personne de la famille n'avait vu depuis longtemps, d'ailleurs, aussi bien notre mère que notre soeur. Aux dernières nouvelles que j'en avais, sa santé était mauvaise et pouvait, au mieux, ne pas se dégrader.

Nous devions nous rejoindre dans le haut du Père-Lachaise, au crematorium. Curieux endroit pour des retrouvailles ? Pas tant que ça : le Père-Lachaise tient autant du parc que du cimetière, plein d'arbres, de chats, de célébrités oubliées et de parfaits inconnus, entassés dans un aimable désordre. Sous un ciel bleu c'est une très jolie promenade, qui offre de beaux aperçus sur la ville. Et puis, somme toute, c'est un choix logique pour des funérailles.

En effet, il était mort. Que je sois le seul membre de la famille présent ne résultait pas d'une bouderie ni d'une grève des transports, plutôt d'un hasard heureux : je ne connaissais la date que depuis la veille au soir, par un coup de fil à l'Institut Médico-Légal. Pas très loin de la Gare de Lyon, l'IML s'appelle aussi, sans les euphémismes administratifs, la morgue. Et qu'est-ce que mon frère fichait à la morgue ? Si jamais vous allez du 6ème étage directement sur le trottoir en bas de chez vous, l'usage est de vous autopsier, à toutes fins utiles – alors voilà.

Lecteur ému mais sagace, tu lèves un sourcil avant de me demander pourquoi diantre il avait fallu interroger l'IML ? En vérité, je n'y aurais pas pensé si les policiers ne m'avaient suggéré de le faire. Policiers ? t'enquiers-tu en levant l'autre sourcil. Ben oui, j'étais allé voir au commissariat de son quartier pour en savoir un peu plus. Savoir quoi ? Un peu tout… ne serait-ce que la date exacte de sa mort, au moins.

Tout avait commencé la veille de ma visite aux policiers par un appel d'une de ses voisines. Après quelques circonlocutions prudentes, la pauvre femme dut se rendre à l'évidence : elle était la première à m'en parler. Or le plongeon datait d'une dizaine de jours ; elle-même, absente à ce moment-là, venait seulement de l'apprendre et n'était pas certaine de la date.

Drame de la solitude des grandes villes ? Le sel de l'histoire est que mon frère s'était marié voilà dix ans, sans avertir personne à l'époque, à une lointaine venue de Lointainie. La lune d'absinthe suit la lune de miel, la compagnie d'un malade même pas fortuné doit être ennuyeuse, et la lointaine allait et venait entre Paris et la Lointainie. Sa dernière escapade avait duré plus d'un an, pendant lequel j'étais régulièrement allé passer un moment avec mon frère. Souvenirs un peu mélancoliques, ce sont les derniers. Un jour, sans prévenir, elle est revenue, jugeant peut-être que la Lointainie ne reconnaissait pas les talents – et puis c'est un pays pauvre où il faut travailler. De difficiles qu'elles avaient toujours été, comme il arrive dans de nombreuses familles, les relations devinrent inexistantes, méthodiquement rompues par la charmante.

Si bien qu'elle avait bonnement déclaré aux policiers que le cher défunt n'avait pas d'autre famille qu'elle, et sans la voisine je n'aurais rien su. Plus de dix jours ayant passé, je croyais mon frère enterré depuis un moment ; le coup de fil à la morgue n'était que pour savoir quels croque-morts s'en étaient occupés, histoire de leur demander où il se trouvait et en combien de morceaux. Et voilà que j'apprends qu'il est encore pensionnaire de la morgue et règle sa note le lendemain matin : que le monde est surprenant.

Le lendemain matin, 31 octobre 2007, je revois donc enfin mon frère, très digne dans sa caisse et fort proprement retapé par les morticoles. Un retard de la veuve éplorée et de sa parentèle nous avait opportunément offert un moment en tête-à-tête. Elle fut sans doute surprise de découvrir la présence de l'emmerdeur, peu m'importait. Plus tard on est venu enlever le cercueil, je l'ai suivi sans demander de permission, ne regardant que la boîte. Et tout le monde s'est retrouvé au crematorium, pour une cérémonie où personne ne m'attendait. J'ai peut-être gâché l'édifiant tableau ? Tant pis.

Six étages représentent un peu plus de vingt mètres. Pour les parcourir d'un mouvement uniformément accéléré, en négligeant la résistance de l'air et la vitesse initiale, en arrondissant l'accélération de la gravitation à 10m.s-2, un calcul mental souvent refait me dit qu'il faut à peu près deux secondes. Deux secondes de désespoir, ce doit être long. Surtout les dernières.

Paris pense à tout. Pas très loin du Père-Lachaise s'ouvre la Cité de l'Avenir. En impasse.

Je me souviendrai longtemps du 31 octobre 2007.

par Malgré tout - dans Exceptions
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commentaires

Axi 22/01/2008 16:38

Ça y est j'ose moi aussi ajouter un commentaire... jusqu'alors j'avais trop peur de déflorer ces mots si justes, à la fois légers et calmes comme l'air du soir, mais aussi lucides et graves...

Malgré tout 22/01/2008 21:16

Un peu la même réponse que pour Jo : ce n'est qu'un billet de blog, pas un test d'audace, de tact, ou de style :-)Merci d'être passé.

Jo 19/01/2008 13:10

Evidemment, j'ai lu. Cela fait plusieurs fois que je reviens mais je recule devant la page de commentaire, tant commenter un tel texte est difficile.
Finalement je ne dirai presque rien. Juste que si le texte est très beau, la réalité l'est parfois moins.

Malgré tout 19/01/2008 13:45

Il est très bien, ton commentaire... Sourire.Je ne sais pas si le texte est beau (cf. réponse au comm 5), je voulais seulement ne pas le bâcler, l'écrire et le terminer - travailler proprement. Quant à la réalité - on fait avec, ou pas.

Dizzie Gillepsie 16/01/2008 15:02

Bonjour,
Je vous ai envoyé un mail sur brendufat@yahoo.fr
J'espere que vous pourrez y répondre.

A bientôt!

Malgré tout 16/01/2008 16:31

Répondu, en espérant avoir visé juste ;-)

Djac Baweur 13/01/2008 00:09

(((((brendufat)))))

Malgré tout 13/01/2008 20:37

Boudu, t'as pas lésiné sur les parenthèses ! Merci, jeune homme ;-)

Anne 12/01/2008 08:08

Bouleversée à cette lecture - très belle aussi, il faut le dire - pour de nombreuses raisons, très touchée par tes mots qui disent tout sur les derniers instants, si courts et probablement si longs.

Malgré tout 13/01/2008 20:35

Merci ; je n'ai voulu que raconter de manière claire et posée cette histoire assez pesante, sans m'imposer la sécheresse ni chercher le sentiment ou l'esthétique. Il en surgit forcément, selon le tempérament de chacun. Mais le principal destinataire de ce billet inhabituel est moi-même...

rififi 11/01/2008 22:37

de l'incompréhension et de la peine aussi...

((Brendufat))

Malgré tout 11/01/2008 23:01

Merci, toutes les deux

mebahel 11/01/2008 22:33

....silence...
big hug

Julie 11/01/2008 21:47

Pour une fois je n'écrirai rien.. Je voulais juste te dire que j'avais lu.

Bises.

Malgré tout 11/01/2008 22:33

Merci.

Ardalia 11/01/2008 12:02

Je voulais justement te demander en privé où tu en étais, par rapport à cela. C'est bien que tu en parles.
Qu'est-ce qui rend si amer, le désespoir des autres,ou le sien propre? Pas simple.
Amitiés. C.

Malgré tout 11/01/2008 13:47

Je ne sais pas. Mais de quelle amertume parles-tu ? Je ne peux répondre à la place de mon frangin. Pour moi, je sais seulement qu'il y a de la bêtise et de la méchanceté en circulation - mais pas uniquement, alors on continue. **edit** ... c'est bien ça, l'espoir, non ? Tout simple.

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