Publié dans : Cartes postales

Que finalement ce soit Monsieur Lagardère qui promeuve le dernier ouvrage signé, et peut-être écrit, par Monsieur Sulitzer au moyen d'une campagne prouvant plus d'ingéniosité que de vergogne, ma foi ça les regarde, même si ça m'a valu des pics de fréquentation auxquels je ne m'attendais vraiment pas.

Quitte à s'occuper de teasing, autant parler de choses sérieuses : la tour Saint-Jacques a enlevé le haut !

La tour Saint-Jacques et le théâtre du Châtelet

La pauvre chère vieille chose perdait ses pierres et s'emmaillotait depuis plusieurs années de bâches blanches sous lesquelles s'activait une restauration de précision. C'était pour son bien, naturellement, mais son allure de fantôme cubique posait une touche assez curieuse dans le paysage – regardez donc ici, elle est sur le côté gauche de la photo. Pour emballer le Pont-Neuf (autour de 1985 ?), Christo avait choisi une toile coquille d'œuf ; elle simplifiait et soulignait les formes de l'édifice, la cohérence du paysage en était renforcée d'inattendue manière – c'est peut-être bien ce jour-là que j'ai commencé à vraiment regarder la ville, pas seulement les constructions.

Beau souvenir mais qui nous éloigne un peu du sujet. Cette tour carrée, plantée dans un square carré lui aussi, à mi-chemin du Louvre et de l'Hôtel de Ville, un peu au milieu de rien, ce n'est pas n'importe quoi. Plutôt : ce n'est pas le vestige de n'importe quoi. Elle est l'ancien clocher, le deuxième, de l'église Saint-Jacques-de-la-Bûcherie.

Consacrée à Saint-Jacques, cette église était un des points de rassemblement des pèlerins de Compostelle. Son plus célèbre paroissien s'appelle… Nicolas Flamel, lui et son épouse Pernelle ont deux rues à leur nom tout près de là. Flamel, la pierre philosophale, alchimie, sorcellerie ? On se calme. Flamel a vécu dans la deuxième moitié du XIVe siècle, il était libraire, peintre, enlumineur, calligraphe, écrivain-juré : devant l'église, à l'emplacement de l'actuelle rue de Rivoli mais à quelques mètres plus haut (on y reviendra), passait la rue des Écrivains, où les écrivains publics exerçaient dans des logettes adossées au clocher, celui qui a précédé la tour. Flamel a gagné beaucoup d'argent, cela est certain : en cette époque d'avant l'imprimerie un livre était un article de très grand luxe, et Flamel avait une excellente clientèle. De plus son épouse, deux fois veuve, devait avoir quelques économies. De cette fortune il eut en tout cas le meilleur usage, faisant par exemple élever la maison du Grand-Pignon, toujours debout rue de Montmorency et la plus vieille de Paris, où il hébergeait les pauvres gens du voisinage. Il offrit aussi à l'église un portail latéral où, au tympan, son épouse et lui étaient présentés à la Vierge par Saint Jacques et Saint Jean-Baptiste : plus honorable que ça, tu meurs.

Le sommet de la tour Saint-Jacques

Quant à la Bûcherie, il faut comprendre boucherie : les Halles sont proches, la corporation des bouchers siégeait près de l'église. Corporation influente : mieux valait pour un roi ou un échevin ne pas agacer inutilement ces costauds sachant tuer. Corporation riche, qui fit reconstruire le clocher au début du XVIe siècle. Corporation sans doute conservatrice, qui le fit reconstruire en style gothique flamboyant plutôt qu'au goût du jour, qui était à la Renaissance. Pour flamboyer, ça flamboie, jugez vous-même. Les restaurateurs ont fait du beau boulot, non ? Saint Jacques le Majeur surmonte la lanterne de l'escalier, les emblèmes des quatre Évangélistes sont aux quatre coins de la plate-forme.

Quand l'église était encore debout, Blaise Pascal monta au sommet du clocher pour vérifier ses théories sur la pression atmosphérique. Cela lui permit d'avoir sa statue dans le square, et à la tour de figurer sur les anciens billets de 500F, les Pascal. Il y a encore une station météo au sommet de la tour mais toujours pas d'ascenseur – le service de la météo, c'est très bon pour les mollets (57 mètres de hauteur). Lors de la Révolution l'église et les maisons voisines furent sécularisées, vendues, démolies – la tour n'y échappa que grâce à l'architecte de la Ville, amateur de belles pierres, qui fit inscrire au procès-verbal de la vente que la tour devait être conservée. Faute d'être démolie, elle abrita une fabrique de… plombs de chasse. Procédé : hisser au sommet une bassine de plomb fondu, le verser de là-haut dans un bac d'eau froide, récupérer les gouttes solidifiées, trier selon le calibre. À-côtés pittoresques : deux incendies. La construction était solide et tint le coup.

En 1838 les héritiers du fabricant cèdent la tour à la Ville ; en 1855 Haussmann décide de prolonger la rue de Rivoli, amorcée par Napoléon Ier le long du Louvre et du Jardin des Tuileries, pour en faire une belle rue bien droite et bien plate, où l'on puisse aussi lancer la soldatesque en cas d'émeute. Seulement voilà : dans le coin de Saint-Jacques, ça monte. Qu'à cela ne tienne, on creuse et l'on reprend la tour en sous-œuvre : vraiment solide, la vieille.

Depuis ce temps elle mène sa vie de monument planté dans un des premiers jardins publics de Paris. C'est un excellent point de rendez-vous si l'on prend la précaution de se retrouver au bistro voisin. Sinon, vérifiez que votre correspondant connaît bien Paris ou distingue à coup sûr le nord du sud, l'est de l'ouest, sans quoi vous vous attendrez longtemps, chacun dans un coin différent du square.

Vous vous consolerez alors de votre rencart manqué en vous promenant dans le quartier, où la tour vous fera signe au-dessus des toits…

La tour St-Jacques par-dessus les toits

Vendredi 30 novembre 2007 5 30 /11 /Nov /2007 21:46
- Par Malgré tout - Communauté : Les amoureux de Paris
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Commentaires

Héé oui ! Grâce aux grèves (comme quoi) qui m'ont contraint à marcher un peu entre deux stations de métro, je me suis aperçu qu'en effet la Tour se dévoilait petit à petit... Ça faisait un moment que ça durait, non ? Et j'ai enfin appris ce qu'était cette tour, ça fait comme quand on trouve le nom d'un acteur qu'on cherche en vain, tu vois le truc ? D'un coup, le déclic : haaaaaaaa... ! :o) (PS : j'ai toujours pas vu l'autobus...)
Commentaire n°1 posté par Djac Baweur le 01/12/2007 à 19h10
Ca faisait un moment en effet, encore que le dévoilement soit assez récent.
Pour l'autobus, prendre la correspondance à "Table des matières" (n'importe laquelle) ou "Liste des articles" ;-)
Réponse de Malgré tout le 01/12/2007 à 19h20
J'aime bien le ciel sur la dernière, on dirait presque une aquarelle. :-)
Commentaire n°2 posté par Anna le 03/12/2007 à 12h03
Il m'avait beaucoup plu aussi ! A tel point que,après avoir lu ton comm, j'ai déplacé la photo dans l'album des "Ciels"
Les autres photos ont été prises à la fin (d'où leur dominante cuivrée) d'une autre journée, où le ciel était plus vide. On ne pense jamais à tout !
Réponse de Malgré tout le 03/12/2007 à 12h35
Je crois bien ne l'avoir jamais vue déshabillée depuis que je suis à Paris. D'après ce que j'ai trouvé, la tour serait ceinte depuis 2001 (et jusqu'à 2009) Je vais aller voir ça de mes yeux !
Commentaire n°3 posté par Quercy's back ! le 04/12/2007 à 16h49
depuis 2001 ? bien possible : de précédentes restaurations avaient (ai-je lu quelque part) employé des pierres plus dures que les originales. D'où vieillissement irrégulier du tout, et en définitive une situation plus délicate que si rien n'avait été fait. Je me demande quelle proportion de pierres d'époque il restera à la fin des travaux ...
Réponse de Malgré tout le 04/12/2007 à 21h23
Superbe article, merci pour les anecdotes historiques.
Commentaire n°4 posté par Elisabeth le 28/08/2011 à 13h04

De rien... les détails donnent toujours matière à rêverie et curiosité lorsqu'on passe dans le coin. Et merci d'être allée chercher dans les rayons poussiéreux de ce blog un peu négligé, ces derniers mois :-)

Réponse de Malgré tout le 05/09/2011 à 17h01
La "Via Turonensis" passait par cet endroit pour aller à Compostelle , en passant par Tours( pléonasme!). C'était le "Grand chemin de St Jacques". Une plaque, donnée par l'Espagne à la France en 1965, le signale sur l'une des faces de la base de la tour.
Commentaire n°5 posté par habertus le 17/02/2012 à 09h55

Vrai toujours - je n'avais pas cherché à épuiser le sujet. Il y a aussi, dans le square, un petit monument à la mémoire de Gérard de Nerval, retrouvé ici pendu à un bec de gaz. Pourvu seulement que cet article donne envie d'y aller voir...

Réponse de Malgré tout le 17/02/2012 à 11h54

Commentaires

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