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28 novembre 2007 3 28 /11 /novembre /2007 00:19

Palais de Justice - la Tour de l'Horloge, de nuit

Le Palais de Justice, peut-être le plus sous-estimé des grands monuments de Paris. On dit  le Palais  en croyant abréger  le Palais de Justice , or ce fut bel et bien d'abord un palais royal, le plus ancien de France.

Tout le monde sait où il se trouve, sait reconnaître ses massives tours rondes, la tour de l'Horloge de la photo précédente, sa silhouette de château du Moyen Âge surgi en plein centre de la ville ; on sait aussi que la Conciergerie a vu passer force prisonniers promis à la guillotine, pendant la Terreur. On visite la salle des Gens d'Armes, les cellules – le lieu est sinistre, la visite est très kitsch. Enclavée dans le Palais, on visite aussi la Sainte-Chapelle,  joyau de l'art gothique  (Raymond Queneau, Zazie dans le métro) sans forcément apercevoir le lien entre cette chapelle et le reste du bâtiment : que fait-elle donc là ? Et c'est à peu près tout : une enclave de tourisme dans un monde de gens de robe et de policiers, plutôt intimidant – et Vigipirate n'a rien arrangé. Pourtant, il y a sur cette pointe Ouest de l'île de la Cité une histoire de vingt siècles de pouvoir civil et judiciaire, qui répond aux vingt siècles de pouvoir religieux à l'Est, à Notre-Dame.

Tout commence avec le gouverneur romain, qui établit ici ses bureaux. Les Francs trouvent le lieu pratique, meilleure construction de pierre du voisinage, et s'y installent à leur tour. Les comtes de Paris puis les premiers Capétiens gardent l'adresse et l'embellissent au fil des siècles. Saint Louis élève la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248 après une construction ultra-rapide pour l'époque : trente-trois mois. Son petit-fils Philippe IV le Bel, le  roi de marbre  autant parce qu'il était beau gosse que par son caractère peu commode (parmi beaucoup d'autres, Jacques de Molay, feu si j'ose dire Grand-Maître des Templiers, en a su quelque chose), étend le tout jusqu'à en faire un des plus beaux palais d'Europe. La chapelle Saint-Michel disparaîtra au XVIIIe siècle, non sans laisser son nom au pont, au faubourg puis au boulevard de la rive gauche (il y a un article un peu facétieux sur ce quartier). La salle des Gens d'Armes remonte à cette époque, autour de 1310, elle est aujourd'hui, en Europe, la plus grande salle civile qui nous reste de ce temps.

Un peu plus tard, vers 1350, Jean II le Bon fait élever la tour de l'Horloge, au coin Nord-Est du palais. La plus vieille horloge publique de Paris, réputée n'avoir jamais donné l'heure exacte. Quant à Jean II, son portrait au Louvre est le premier portrait d'un roi de France.


Jean II règne en pleine bisbille sur la succession de France : les trois fils de Philippe le Bel se sont succédé sur le trône, non sans avoir été, pour l'aîné Louis X et le benjamin futur Charles IV, copieusement cocufiés par leurs épouses à la Tour de Nesle, juste en face sur la rive gauche – et ça se terminera très férocement, l'enjeu n'étant pas une histoire de fesses mais de légitimité des enfants de ces reines. Le deuxième fils, Philippe V, connaîtra un mariage plus paisible, malheureusement il est un peu soupçonné (sans preuves) de n'avoir pas empêché la mort de son neveu et concurrent au trône, Jean Ier le Posthume, trépassé à l'âge de cinq jours. Trois fils et pas un seul descendant mâle pour leur succéder : tout ça pour ça… Fin des Capétiens directs.

En stricte généalogie, le candidat le mieux placé est alors le roi d'Angleterre Edouard III, petit-fils de Philippe le Bel – mais né de la fille survivante du beau Philippe. C'est alors qu'on ressort (qu'on fabrique…) la loi salique pour disqualifier les nanas et garder, en 1328, la couronne sur une tête frrrrançaise, celle de Philippe VI, le cousin Valois qui ne s'y attendait pas vraiment – Jean II est son fils. Le Godon ne l'entend pas de cette oreille, il a des moyens, et c'est le début de la Guerre de Cent Ans. Les querelles de famille ne sont jamais simples, encore moins entre rois.

Donc la guerre, et complication supplémentaire quand naît Charles de Navarre, non seulement descendant du Bel, mais concurrent encore plus sérieux puisque petit-fils de Louis X – par une fille, et re-loi salique. Ce Charles est connu sous le surnom de  le Mauvais , qu'il est permis de croire tendancieux. En tout cas, il sort de très bonne famille, a des relations, et ça ne simplifie pas la question : autre guerre.

Contre les Anglais, bad news : Jean est fait prisonnier à Poitiers en 1356 ( Père, gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche ! ) et son fils Charles, futur cinquième du nom, prend la régence en attendant le retour de Papa.

Il n'a pas encore vingt ans, un père en captivité (royale, tout de même), déjà une couronne sur le crâne : celle du Dauphiné, rachetée au dernier comte Humbert II, lequel était plus riche de dettes que d'héritiers mâles. Il est donc Dauphin, le premier d'une longue série, depuis l'âge de onze ans – et prend sa tâche très au sérieux, elle l'instruira autant que Sciences-Po et l'ENA. Le voilà désormais dans les vrais ennuis : héritier d'une lignée largement contestée, il est bien obligé de convoquer, à la fin de 1356, les États Généraux pour faire face au bordel ambiant. Il en sort une nouvelle organisation du pouvoir auquel les États participent davantage. Au sein du conseil des États, un certain Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, pèse lourd.

Papa Jean, toujours prisonnier, signe en 1357 le premier traité de Londres : un tiers du territoire revient à l'Anglais, la pilule passe très mal chez des sujets plus ou moins féaux. Vraiment très mal : en février 1358, Étienne Marcel déclenche une émeute fortement armée, tuaille un peu, entre dans le Palais et parvient jusqu'à la chambre du Dauphin, où le maréchal de Champagne et celui de Normandie – pas des pouilleux – sont assassinés sous les yeux de Charles, qu'ils éclaboussent de leur sang. Ce même Charles doit alors ravaler sa frousse, faire bonne figure et se présenter au balcon, coiffé d'un chaperon aux couleurs de Paris. Étienne Marcel croit n'avoir rien à craindre du freluquet, en attendant il ne s'est pas fait un copain…

Faute d'une cellule de soutien psychologique, Charles saisit l'occasion de sortir de Paris en mars pour obtenir, à Senlis, le soutien de nobles refusant de se réunir dans un Paris où l'on trucide les maréchaux.

Fuir de Paris est une figure classique de l'histoire des rois de France, trouver le moyen d'y rentrer en position avantageuse en est une autre. Pour Charles (le nôtre, pas le Mauvais !) c'est pas gagné : certes il tient les accès Est de Paris, le Sud et l'Ouest sont aux mains de mercenaires livrés à eux-mêmes, Étienne Marcel n'a que le Nord pour garder le contact avec les Flandres : en avril, Étienne Marcel se prépare au siège – en levant pour l'occasion un impôt qui douche un peu l'enthousiasme des Parisiens… Militairement parlant, ce pourrait être pire pour le Dauphin. Seulement le tout n'est pas de rentrer dans Paris, il faut y être bien reçu : trop de massacres gâcheraient la joyeuse entrée, et comment reprendre Paris sans tuer trop de monde ? Impasse.

Mais voilà qu'au printemps 58, au nord de Paris, sur des terres que personne ne domine vraiment, éclate la Jacquerie. Étienne Marcel y voit un allié providentiel, mais la Jacquerie dérape et Charles le Mauvais, pressé de reprendre la main face à ce manant de Prévôt, se charge de l'écraser – on ne parlait pas encore d'  éléments incontrôlables . Pauvre Jacques Bonhomme … C'est donc Charles qui, plusieurs dizaines de pendus sur la conscience, entre dans Paris en juin, reçoit le soutien d' Étienne Marcel, se voit bientôt roi… mais doit, en attendant, remplacer les chevaliers qui l'ont quitté pour le Régent par des archers anglais – parce qu'il y a un siège en cours, voyez-vous.

Des Anglais, en armes, à Paname ? Non mais ça va pas ? Ça ne pouvait pas aller : la situation tourne vite vinaigre, les Parisiens réclament à Charles et Étienne le départ de ces casse-pieds. Mouvements de foule, massacres, vif sentiment de s'être fait avoir. Le sentiment se transforme en certitude et, fin juillet, après d'ultimes manœuvres, Étienne Marcel est taillé en pièces par les Parisiens. Le Dauphin qui n'y croyait plus, déjà en route pour le Dauphiné, apprend la nouvelle, se dépêche de rentrer le 2 août, six mois après son départ et les mains propres, dans un Paris soulagé d'arrêter les conneries. Il a le sang-froid de limiter la répression au minimum syndical, pousse sans doute un grand soupir de soulagement … et décidera une fois roi, ce qui nous ramène enfin à notre sujet, d'abandonner un Palais qui lui évoque trop de mauvais souvenirs.


C'est la fin des quatorze siècles de résidence du pouvoir dans l'île de la Cité : Charles V traversera la Seine pour séjourner à l'hôtel Saint-Pol (aujourd'hui disparu, dans le sud du Marais), au château de Vincennes (histoire de profiter un peu de l'aura de son ancêtre Saint-Louis) ou un peu en aval, sur la rive droite, dans une bâtisse jusqu'alors strictement militaire nommée le Louvre… Le Palais abritera le Parlement, puis le pouvoir judiciaire jusqu'à aujourd'hui, ceci est une autre histoire.

Les conflits entre le Prévôt des marchands, ou maire, de Paris et le pouvoir central en sont encore une autre, et récurrente. Étienne Marcel a une flatteuse statue équestre près de l'Hôtel de Ville, on la voit très bien de la Seine. Il est arrivé, dans les années 80, que des guides de bateaux-mouches la présentent carrément comme la statue de… Jacques Chirac.

Et si je vous le montrais un peu, ce Palais ? Les façades entre les tours sont des reconstitutions du XIXe siècle, seules les quatre tours sont d'origine. Le corps de bâtiment le plus à droite, après la dernière tour, est une extension du XVIIIe siècle. Au-delà commencent les maisons de la place Dauphine. Si vous voulez voir les autres façades de la place Dauphine, sur le Quai des Orfèvres, rendez-vous ici.

Palais de Justice, quai de l'Horloge (Paris I) - photo 1 Palais de Justice, quai de l'Horloge (Paris I) - photo 2 Palais de Justice, quai de l'Horloge (Paris I) - photo 3 Palais de Justice, quai de l'Horloge (Paris I) - photo 4 Palais de Justice, quai de l'Horloge (Paris I) - photo 5

Le panoramique intégral (plus de 2600 pixels, c'est une très longue façade…)

Pour revenir à une largeur raisonnable.

Lecture : de gauche à droite, d'amont en aval, d'est en ouest (faut vraiment que j'ajoute un plan de Paris dans un coin de ce blog), vous trouverez la tour de l'Horloge qui a donné son nom au quai, la tour de César (fondations romaines, hé oui), la tour d'Argent (ancien entrepôt des pépettes royales), par-dessus les toits la flèche de la Sainte Chapelle et pour finir la tour Bonbec. Bonbec ? Fraise Tagada, Mint'ho, tout ça ? Pas précisément : Bonbec comme  bon bec , parole abondante et facile. Parole abondante et facile parce que c'est là qu'on donnait la question – torture judiciaire, vous me permettrez de ne pas détailler davantage ? L'humour parigot est parfois assez rude…

Entre les deux tours centrales (de César et d'Argent), à l'étage, la fenêtre est celle de la chambre de Saint-Louis, aujourd'hui 1ère Chambre civile après avoir abrité le Tribunal Révolutionnaire de Fouquier-Tinville (qui allait se reposer ici). En-dessous, c'est la salle des Gardes ; la salle des Gens d'Armes ne donne pas directement sur le quai. En parlant du quai, il faut savoir qu'il ne date que de la fin du XVIe siècle – Henri III et IV, par conséquent. Pendant longtemps, le Palais donnait directement sur la Seine, ce qui ne devait pas manquer d'allure… Bon, je vous laisse regarder.


Sources : beaucoup de choses sur Wikipédia, évidemment : Jean II et Charles V. Et aussi ce bon vieux guide Michelin. Vous n'imaginiez tout de même pas que je savais tout ça par cœur ?


commentaires

pas avant 7 heures 29/11/2007 00:21

"Vous n'imaginiez pas que je savais ça par coeur ?"
ben si, pourquoi, non ?
Très chouette le post en tout cas. J'avais complétement oublié qui était Etienne Marcel.
Et que le Maire de Paris ait été (soit ?) le Prévot des Marchands me fait doucement rigoler.

Malgré tout 29/11/2007 00:39

Noooon, je ne savais pas ça par coeur ! En fait, rédiger cet article m'a donné l'occasion de clarifier mes idées en m'emmenant plus loin que je ne m'y attendais.Quant au maire/prévôt : ma chère, on est en pleine dialectique ! Le rôle moteur de la bourgeoisie commerçante dans l'Histoire, tout ça tout ça. Mais il y a longtemps qu'un maire de Paris ne s'est fait couper en rondelles par la foule.Un qui avait parfaitement compris la question, c'est ... Louis XIV, promouvant très consciemment  des bourgeois anoblis à la va-vite (Colbert et d'autres) pour contenir une noblesse d'épée qui lui avait flanqué une frousse inoubliable durant la Fronde. La Révolution n'a eu qu'à finir le travail...

Anna 28/11/2007 22:13

Mais t'as fini de t'excuser quand on te fait des compliments ? :-)

Malgré tout 29/11/2007 00:29

Oh mais, les compliments sont toujours bienvenus et reçus sans chichis ! :-D Si je m'excusais de quelque chose, c'était seulement de l'abominable plaisanterie sur Jacques de Molay .... ;-)

Anna 28/11/2007 18:16

Toi, tu raconte l'histoire comme j'aime, avec plein de trucs autour pour qu'on s'en souvienne bien.
Quand même, "feu Jacques de Molay", rrrôôôô....

Malgré tout 28/11/2007 18:58

Aveu : je me marre tout seul en écrivant cette réponse !Que veux-tu, je ne sais pas faire solennel ...

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