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4 juin 2007 1 04 /06 /juin /2007 02:01

Passa l'hiver.

Les scoliotiques, clients saisonniers, étaient partis depuis la fin de l'été, certains de ceux qui étaient là à mon arrivée étaient aussi rentrés chez eux. Arrivaient des nouveaux, quelques rares ostéochondrites dans ma tranche d'âge (je vous l'ai dit, c'est une maladie de très jeunes), d'autres polios… Avec six mois de présence je n'étais plus un bizuth, j'avais intégré le petit groupe des pensionnaires au long cours, des vieux de la vieille, expérience curieuse et nouvelle pour l'éternel benjamin que j'avais été jusqu'alors. Drôle de vie, étriquée, où j'avais trouvé mes marques : rééducation, cours, visites, échange de lectures inconnues – même médiocre, je dévorais tout imprimé qui me tombait sous la main.

Il faut vous expliquer un peu l'organisation des lieux. L'hôpital se composait de plusieurs bâtiments, disséminés dans le parc et spécialisés par type de  clientèle . J'étais dans le bâtiment  du Rhône , un long immeuble de trois ou quatre étages si je me rappelle bien. Bloc opératoire, salles de rééducation, salles de cours au rez-de-chaussée, service de chirurgie et radio au premier, les garçons au deuxième, les filles au troisième. L'éventuel quatrième étage ? Peut-être bien des logements. Au centre du bâtiment, les ascenseurs. Un long couloir traversait chaque étage d'un bout à l'autre. Au deuxième et troisième étage, les locaux de service (bureaux, salles de bain, infirmerie…) se trouvaient au milieu, près des ascenseurs, et les chambres étaient aux extrémités : un bout pour les  petits , un autre pour les plus grands. À chaque bout, trois chambres de part et d'autre du couloir. Comptez, ça fait douze salles par étage. Les cuisines ? Mystère, sans doute au rez-de-chaussée. Un gros village ou un gros pensionnat médical, en somme, à la population variable, où circulaient petites nouvelles et minuscules ragots, comme dans n'importe quel pensionnat.

Et la population variait, entraînant des déménagements d'une salle à l'autre. En été, saison haute, les six salles étaient combles, entre six et huit lits chacune, l'infirmière en chef avait les soucis d'une logeuse en meublé et chaque arrivée était un casse-tête. En hiver ça se clairsemait, on revenait à six lits ou moins, il arrivait même qu'une salle se vide. Tout le charme des stations balnéaires en hiver, avec leur clientèle d'habitués fidèles.

L'un de ces déménagements m'avait fait traverser le couloir et entrer dans a room with a view, une majestueuse vue sur la mer. Je n'en profitais vraiment que lorsque le temps permettait d'installer les lits sur le balcon, mais c'était bon de revoir un vrai horizon. Le grand jeu était de reconnaître, croisant au loin, les bâtiments de guerre venus de Toulon dont les maquettes peuplaient les rayonnages. Gamins se distrayant comme ils pouvaient, comme des retraités.

De temps en temps, étonnants voyageurs ayant vécu en des pays lointains, des opérés remontaient du service de chirurgie. Ils nous faisaient rêver avec de fabuleux récits de chambres individuelles et de repas vraiment chauds – décidément, les cuisines devaient être au rez-de chaussée ou au premier, c'est forcément ça.

J'en avais presque envie de passer sur le billard, d'autant que c'étaient les premiers temps d'un traitement chirurgical de l'ostéochondrite. Et alors ? Et alors le séjour en hôpital s'en trouvait réduit de trois ou quatre mois : il y avait de quoi être tenté. Cependant la médecine n'est pas l'art de l'ingénieur et la chirurgie n'est pas la mécanique auto. Quand on intervient, quel que soit l'âge, sur une articulation porteuse (des orteils aux vertèbres lombaires, au moins), on est assuré de devoir y revenir tôt ou tard. Autant prendre ce genre d'abonnement au bistouri le plus tard possible. Mon toubib de père le savait parfaitement et j'étais assez raisonnable pour le comprendre, assez patient pour le supporter. Le choix était bon : presque quarante ans plus tard, je marche toujours avec ma hanche d'origine et n'affole pas les détecteurs de métaux. N'empêche, quatre mois de moins… certains ont vendu leur âme pour moins que ça.

À force de trouver le temps long, il finit par passer. Un certain matin d'avril, après la routinière séance de radio (les aurai-je donc vus cette année-là, mes os en blanc, mes muscles en gris foncé et, toujours un peu gêné, mes jeunes couilles en gris clair – j'étais pudique et le suis resté) un certain matin donc, le patron du service m'annonça que j'allais pouvoir m'asseoir. La quille, ou presque ! Merci Docteur ! Adieu tractions, gouttières et corset ! La vie est ailleurs ! Plaisir de pouvoir enfin faire plaisir, cachotterie filiale, je n'en avais pas parlé à mes parents qui venaient peu après passer les vacances de Pâques avec mon frère et ma sœur.. Ils furent tout étonnés d'apercevoir ma bouille souriante à travers les vitres, avant même d'entrer dans la salle… Pour la première fois depuis douze mois je n'avais plus de sparadrap le long des jambes, plus de poids aux pieds. À la fin de leur séjour, j'ai même pu SORTIR DE L'HÔPITAL pour une journée, prendre un repas DEHORS. Avec un vrai steak-frites. Bien chaud.

Pour autant, il restait encore beaucoup à faire. Reprendre une vêture  civile , d'abord. Chemisette bleu ciel, short de velours bleu foncé : pas un sommet d'élégance, mais la tenue de ceux qui n'étaient plus entravés : changement notable, première étape du retour à la verticale. Apprivoiser cette modeste et neuve liberté. Chaque matin, il me fallait peut-être une minute pour plier la hanche si j'avais dormi sur le dos, force de l'habitude, ou une minute pour la déplier si j'avais dormi en chien de fusil, luxe retrouvé.

J'ai touché ma première bagnole. C'est bon de pouvoir se déplacer sans rien demander à personne, de tourner sur place, avancer, reculer, fût-ce à la force des bras qui animent une chaise roulante. Je ne devrais pas le dire, mais un jour où, tête baissée pour avoir plus de vigueur, je fonçais dans le très long couloir, j'ai renversé mon premier piéton : heureusement pas un autre malade, mais l'infirmière en chef, rien de moins, qui sortait de sa guérite du centre de l'étage, face à l'ascenseur… Plus de peur que de mal, et le gros regret d'avoir heurté une femme douce comme tout – j'aurais eu moins de remords de croiser le chemin d'une des vieilles rosses… La morale enfantine est souvent perfectible.

La rééducation du matin continuait, évidemment. Après quelques séances de transition il s'agissait désormais de toucher terre, littéralement. Dans la grande salle de kiné, où désormais d'autres que moi pédalaient allongés sur les tapis, je me battais avec un déambulateur. Vous voyez de quoi il s'agit ? Un châssis carré ouvert sur un côté (ben oui, il faut bien entrer dans le carré), un pied à chaque coin, une roulette au bout de chaque pied. Exactement le modèle pour enfants ou vieillards, mais sans fioritures. Dans un premier temps, le pied de ma jambe malade, la droite, était attaché à l'arrière pour ne pas toucher le sol, et il fallait avancer à cloche-pied en s'appuyant sur les côtés du châssis.

Avancer, avancer… c'est vite dit. D'abord tenir debout. Ne croyez pas que j'avais le vertige, ou des troubles raffinés de l'orientation et de l'équilibre. Non, non. Le haut était bien en haut et le bas, en bas. Simplement mon pied gauche n'avait rien porté depuis douze mois, il devait reprendre du service, et ça faisait mal, atrocement mal. Essayez de tenir à cloche-pied sur une planche à clous. Les premières séances furent épuisantes. Gentiment, impitoyablement, les kinés encourageaient, taquinaient, parlaient d'autre chose, faisaient semblant de ne rien remarquer. Comment donc se débrouillent les bébés ? Les mouflets sont très forts.


par Malgré tout - dans Exceptions
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commentaires

Anna 12/06/2007 14:51

Mais la maladie arrive par accident...? On doit pouvoir creuser en effet.

Malgré tout 12/06/2007 15:21

Weuh ... dans quelle distinction vaseuse me suis-je encore lancé ? Ce que j'avais à l'esprit, c'est la différence de vécu, d'expérience. Je vais essayer de clarifier mes idées, sans garantie ... L'accident est soudain et bref, on peut se le reprocher parfois ("si je n'avais pas grillé le stop ..."), on n'est pas prévenu, on tombe brusquement très bas et, forcément, dans la suite on ne peut que remonter - pas toujours aussi haut qu'avant, hélas.La maladie démarre l'air de rien (" quoi, ce petit bouton, ce petit bobo ? incroyable ... "), puis on descend, puis, dans certains cas, on remonte ....Tout ça n'est que des éléments, épars, de réflexion et d'expérience.

frelon 05/06/2007 12:34

J'ai connu également une dizaine de mois ces réjouissances, opérations, plâtres, kiné ,piscine...Moi c'était à Garches, à la suite d'un accident de moto. Seize fractures au premier essai. Mais je m'estimais heureux, on ne m'a rien coupé et j'avais encore toute ma tête ce qui n'était pas là bas une généralité.

Malgré tout 06/06/2007 08:15

Seize fractures ? Brillant début ! Complètement retapé ?Les accidents de circulation, c'est  encore un autre monde, une autre population.Il en est arrivé quelques-uns dans les derniers temps de mon séjour "sur la Côte". Outre la différence d''âge, ils n'avaient pas du tout la même vision des choses que, par exemple et à âge comparable, les porteurs de corset. Accident vs. maladie ? On doit pouvoir creuser...

Ardalia 04/06/2007 20:48

finalement, une vue de la verticale vaut peut-être mieux qu'une vue sur l'Arno? ;-)

Malgré tout 04/06/2007 21:12

A terme, oui  :-D  Sur le moment ... non, la question ne se posait pas vraiment. Une grasse matinée oui, une grasse année non !

bdu 04/06/2007 17:14

J'aime beaucoup ton design. Bises de Lucette

Malgré tout 04/06/2007 21:09

Merci pour les bises (suis toujours preneur), merci pour le compliment sur l'emballage - revenez quand vous voulez !

mebahel 04/06/2007 07:15

..ou comment brendie s'exerça à devenir fakir?

Malgré tout 04/06/2007 21:10

;-) Ce n'était pas trop ma vocation, j'étais plus porté sur la prestidigitation !

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