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Vous connaissez peut-être ce nom ? C'est celui d'un archipel de librairies du Quartier Latin, qui ont essaimé au fil des ans un peu partout en France. Bibliopathe comme je suis, j'aime bien toutes les librairies, mais celle-là plus que d'autres.
J'aime bien que cet immeuble haussmannien très classique se révèle bourré de livres sur cinq étages. J'aime que ce soit justement un immeuble d'habitation, pas très commode pour le commerce, avec de petites marches par endroits, des recoins, des réduits, de vraies fenêtres par lesquelles on aperçoit les rues.
J'aime bien que les rayons occupent toute la place disponible, jusqu'aux entourages de fenêtres. J'aime bien que ce soient de tout simples rayonnages, pas design pour un rond, seulement robustes, discrets, bien rangés et taillés juste aux bonnes dimensions.
J'aime bien que les volumes d'occasion y soient mêlés aux neufs. Mon budget d'étudiant a souvent apprécié d'avoir ce choix, de pouvoir miser une petite somme sur un auteur que je ne connaissais qu'à peine – je n'ai que très rarement regretté la dépense.
J'aime soupirer à la pensée que je ne pourrai pas tout emporter chez moi, qu'il va falloir choisir, feuilleter, soupeser, goûter.
J'aime beaucoup que le magasin, malgré son immensité, ne soit pas sonorisé : ni musique relaxante, ni promotions à saisir toutes affaires cessantes.
J'aime que les vendeurs se laissent parfois surprendre en train de lire la marchandise, c'est bon signe. Une fois où, cherchant un bouquin, j'avais ainsi dérangé dans sa lecture une charmante
rousse au teint de porcelaine, elle m'avait chuchoté : On n'a pas le droit !
avant de me renseigner en deux phrases claires. Le bouquin trouvé, et décidé à faire le galant homme,
j'étais revenu vers elle – un peu inquiète de voir réapparaître le quidam : Mademoiselle tout va bien, j'ai trouvé ce que je cherchais…
– sourire professionnel et soulagé – … et
vous êtes jolie comme tout
– vaste sourire spontané Oh, ça c'est très gentil !
. Petit théâtre, petit plaisir, j'aime les livres et Paris, la vie est belle.
Tous ces détails font la différence entre un libraire et un marchand de papier. J'aime les librairies, je m'y sens parfois plus chez moi que chez moi.
L'ambiance chez Gibert est à l'image de son histoire, elle sent la province travailleuse et sans façons qui a fait Paris. Monsieur Joseph Gibert était professeur de lettres au collège Saint-Michel, à Saint-Étienne – un compatriote, mais oui. Je crois savoir qu'il était d'origine auvergnate. En 1886, jugeant peut-être que la vie chez les Jésuites finirait par l'ennuyer, il monte à Paris et ouvre quatre boîtes de bouquiniste sur le quai Saint-Michel. Deux ans plus tard, les affaires étant bonnes, il peut acquérir un local au bas du boulevard – l'actuelle librairie Gibert Jeune. Et là, monstrueux coup de bol commercial : l'instruction devient gratuite, laïque et obligatoire. Le marché du livre scolaire était né, avec lui une clientèle assurée, revenant chaque année.
En 1915 ses deux fils, Joseph l'aîné (évidemment) et Régis lui succèdent et font tourner la boutique familiale. En 1929, l'aîné s'installe à son compte dans un nouveau magasin (celui que j'aime bien) tandis que le cadet conserve les locaux historiques. C'est de ce temps-là que date le distinguo subtil entre Gibert Jeune (le magasin le plus ancien malgré son nom) et Gibert Joseph (qu'il ne faut donc pas confondre avec Joseph Gibert). On appréciera la finesse de l'accord entre les deux frères pour qu'aucun des deux n'accapare la réputation paternelle, et que Joseph junior puisse tout de même utiliser son prénom…
Lorsque, lors d'un de ses passages chez moi, j'ai emmené ma fille chez Gibert pour la première fois, à douze ou treize ans, elle en est restée toute ébaubie ;-), épatée de découvrir l'un après l'autre ces étages remplis de livres ; elle ne savait pas que ça pouvait exister. Elle a grandi, est passée par une période où elle n'aurait pas osé prendre le métro sans son papa, suivie par une période où elle serait morte de honte plutôt que de faire ses courses avec lui. Rien que de très normal.
Un jour, donc, elle m'annonce qu'elle sort et va "faire un tour chez Gibert". Bonne idée, et merci de me prévenir, mais quand penses-tu rentrer ? Tu comprends, la cuisine, tout ça.
— Ben… je ne sais pas trop.
— Oh ? Vraiment pas ?
— Papa (regard lourd de signification, t'as intérêt à comprendre du premier coup), papa… c'est une librairie.
Dompté, je n'ai rien ajouté : la voix du sang avait parlé.
Les sites :
Gibert Jeune
Gibert Joseph
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